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[UPMC - 13 avril 2016] Économie de la connaissance… et de l’impuissance

Bilan, seize ans plus tard des avancées européennes dans le domaine de l’économie de la connaissance lancées au sommet de Lisbonne. Un bilan assez pauvre.

Réunis à Lisbonne en mars 2000, les chefs des 15 gouvernements de l’Union européenne prenaient acte des défis inhérents à la société de l’information et décidaient de faire de l’Europe l’économie de la connaissance la plus compétitive au monde. Pour cela, ils s’engageaient à prendre un certain nombre de mesures afin de :

  • préparer la transition vers une société et une économie fondées sur la connaissance […] ;

  • moderniser le modèle social européen en investissant dans les ressources humaines et en luttant contre l’exclusion sociale […] ;

  • entretenir les conditions d’une évolution saine de l’économie […].

Parmi les mesures importantes, on note, outre une incitation à créer un espace européen de recherche et d’innovation et à instaurer un climat favorable à la création d’entreprises, la mise en place d’une réflexion sur l’éducation et la formation tout au long de la vie. Comment ne pas stimuler la vitalité du continent européen avec un tel programme, d’autant plus que les traditions universitaires et industrielles y préparaient !

Bon diagnostic

Seize ans plus tard, nous constatons que le diagnostic était correct. Comme on s’y attendait, le numérique a transformé le monde. Il a permis d’accomplir des progrès considérables dans tous les domaines de la connaissance. Et, on en attend encore d’autres progrès. Les sciences de la nature font si souvent appel au numérique que l’on parle désormais d’e-sciences. Les disciplines d’érudition se sont mutées en « humanités numériques ».

Des institutions inédites prennent un essor considérable, comme les réseaux sociaux ou les microblogs ; de nouveaux services gratuits, par exemple la cartographie ou les logiciels participatifs de navigation tel Waze, sont désormais accessibles à tous ; on parle même d’une nouvelle monnaie, le Bitcoin. À cela, doivent s’ajouter des prouesses technologiques impressionnantes, comme le système Watson qui l’a emporté sur les finalistes au jeu télévisé Jeopardy, comme le programme AlphaGo qui vainquit, très récemment, l’un des meilleurs joueurs du monde de Go, comme le logiciel Siri qui reconnaît la parole automatiquement, comme la voiture autonome qui a déjà parcouru plusieurs millions de kilomètres sur les routes américaines…

Conséquences fâcheuses

En dépit de tous ces prodiges de la technologie qui nous surprennent tous, tous les jours, les conséquences de la numérisation apparaissent fâcheuses à bien égards : inégalités croissantes, disparition progressive des classes moyennes avec le passage d’une société « en losange » à une société « en sablier », paupérisation, chômage…

Certains scientifiques, tel Moshe Vardi vont même jusqu’à prétendre que d’ici 30 ans, l’intelligence artificielle mettra la moitié de la population en âge de travailler au chômage, car un nombre incroyable de tâches répétitives seront automatisées. Sans doute, cela fait-il débat chez les économistes qui, pour certains, comme Robert Gordon viennent tempérer les déclarations fracassantes des techno-enthousiastes, comme Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, qui, dans une version modernisée des « arbres poussent jusqu’au ciel », affirment que la technologie accélère à un rythme exponentiel. Nonobstant leurs désaccords et leurs diagnostics divergents, tous affirment que le travail changera de nature dans les années qui viennent et que nous devons relever de nouveaux défis industriels, épistémiques et sociaux.

Impuissance

Les mesures adoptées en 2000 par les chefs de gouvernements européens à l’issue du sommet de Lisbonne puis les programmes de recherche et d’enseignement financés par la communauté européenne depuis plus de trente ans auraient dû aider l’Europe à relever ces défis et à occuper son rang dans la société de la connaissance qui se met en place. Or, les rapports parlementaires se suivent pour remarquer à la fois le retard pris par rapport aux objectifs de Lisbonne et le décrochage de l’Europe non seulement par rapport aux États-Unis, mais aussi par rapport à la Chine et aux pays émergents.

Pourtant, l’évaluation des programmes de recherche et d’éducation, tant au plan européen qu’à celui de l’ANR en France, continue de mettre presque exclusivement l’accent sur la gouvernance et sur l’absence de conflits d’intérêts, considérés comme primordiaux, au détriment de l’efficacité et de la définition de véritables stratégies industrielles de recherche et de développement. Le coût bureaucratique devient prohibitif.

Le formatage, assuré de plus en plus souvent par des sociétés spécialisées, au moins au plan européen, l’emporte sur l’originalité. Et, une fois que les projets se terminent, aucun suivi n’aide les porteurs de projets à valoriser l’acquis et à assurer la continuité de leur effort. Il s’ensuit une course folle et absurde aux financements qui n’aboutit à rien de tangible. Comment dès lors s’étonner de l’impuissance de l’Europe ?

Devons-nous nous y résigner et considérer cela comme une fatalité ? Ou, ne serait-il pas temps de revoir les modalités d’action de la communauté européenne en matière de financement de la recherche et de l’enseignement ?

Le professeur Jean-Gabriel Ganascia est le co-auteur de l’ouvrage « En compagnie des robots » publié aux éditions Premier Parallèle.

The Conversation

Jean-Gabriel Ganascia, Professeur, Intelligence Artificielle, Sciences Cognitives, Université Pierre et Marie Curie (UPMC) – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.