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Martin Heidegger en 1934 à Fribourg avec l'insigne nazie.

[Paris-Sorbonne - 31 mars 2016] Antisémitisme de Martin Heidegger : l’histoire n’est pas un prétoire

Historien et biographe de Heidegger, Guillaume Payen revient sur le rôle que doit tenir l’histoire, selon lui, face au cas du philosophe allemand.

Il faut « lire les textes de Heidegger dans leur contexte » puisqu’on ne peut pas « le mettre sur un piédestal », comme Günter Figal, l’ancien président de la société Heidegger, le confia le 23 janvier 2015 à la Badische Zeitung. Avec la publication des Cahiers noirs, ces journaux philosophiques où l’antisémitisme de Heidegger saute parfois aux yeux, de plus en plus de philosophes en appellent ainsi à l’histoire. Encore faut-il se demander ce que veut dire réhistoriciser Heidegger, et, alors qu’on pointe le maître déchu d’un doigt accusateur, s’il est loisible à l’historien de s’instaurer juge ou procureur.

Contextualiser : le cas du cours de 1933-34

Réhistoriciser suppose évidemment de remettre en contexte. Or, pour atteindre son but, la contextualisation doit se faire avec ampleur et finesse, être attentive aux textes, ainsi qu’à toutes les traces contemporaines de ce passé qu’on essaie de retrouver. Concernant les idées, cela implique de ne pas plaquer sur elles ce que nous pensons ou croyons savoir ; et, se gardant de ces a priori, d’essayer d’établir leur sens en passant en revue les écrits d’alors.

Un débat majeur concernant Heidegger tourne autour de l’interprétation d’un cours du semestre d’hiver 1933-1934, dans lequel il appelle à « l’anéantissement complet » de l’ennemi intérieur. Se reposant, comme Emmanuel Faye, sur l’idée que le IIIe Reich a fait ce qu’il a pu pour exterminer les juifs d’Europe, on tire vite la conclusion que le recteur nazi appelait effectivement à l’extermination. Or, comme le montre l’historiographie récente, celle-ci ne se peut comprendre sans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, propice à toutes les radicalisations.

Pour trouver le sens de ce passage, il faut voir quelle en était l’origine directe : un texte, datant de mai 1933, par lequel la Corporation étudiante nazie appelait aux autodafés et que Heidegger plagiait avec cette expression « anéantissement complet ». Par ces bûchers, il s’agissait d’anéantir symboliquement, non des hommes, mais des idées. Surtout, pour le philosophe, l’ennemi principal n’était alors pas les juifs, qu’il visait certes, même s’il en avait aidé certains à partir ; mais l’Église catholique, institution dangereuse, juive car judéo-chrétienne comme le pensaient également d’autres nazis tels Rosenberg ou Baeumler.

Les faits historiques se discutent

Toute contextualisation rigoureuse doit être critique, et par là, refuser de croire qu’il existe des faits incontestables. Les faits historiques s’établissent, et donc se discutent, se réfutent, ce qui passe fondamentalement par un questionnement explicite, s’appuyant méthodiquement sur le croisement de sources. Sans argumentation satisfaisante, les « faits » ne sont que des hypothèses, ce que les spécialistes de Heidegger tantôt savent, tantôt oublient.

En 2003, François Fédier, dans son texte « L’irréprochable », pose sans autre argument que d’autorité :

L’une des premières mesures prises par le recteur Heidegger est un fait incontestable et très significatif par lui-même : interdire dans les locaux universitaires de Fribourg-en-Brisgau l’affichage du “Placard contre les Juifs” rédigé par les associations d’étudiants nationaux-socialistes (et qui sera affiché dans presque toutes les autres universités d’Allemagne).

Or, étonnamment, en 1995, le même François Fédier évoquait le « trop fameux Judenplakat » que son maître prétendait avoir interdit, tout en reconnaissant qu’il « n’y a vraisemblablement aucun moyen direct d’apporter la preuve de cette assertion », façon pour lui de reconnaître qu’il n’y a aucune source textuelle ni même de témoignage en dehors du seul Heidegger, dont il citait le texte d’autodéfense, Le Rectorat 1933-1934. Faits et réflexions.

L’historien n’est pas un juge

Enfin, que doit faire l’historien à la lecture de passages choquants, comme lorsqu’en 1946 Heidegger se fait négationniste dans ses Cahiers noirs, écrivant que « la méconnaissance » du « destin allemand » serait une faute incomparablement plus grave que « l’horreur des “chambres à gaz” » ? L’historien peut-il rester insensible face à de telles phrases ? Évidemment non. Doit-il s’ériger en juge ? Non plus. L’histoire ne peut être un prétoire sans risquer de perdre sa scientificité.

Dressant une cour de justice dans le théâtre d’ombres de son imagination, l’historien lâche les questions et les sources qui le guident pour l’établissement des faits. Pour bien accomplir sa tâche, sans être insensible, il s’efforce de ne pas se laisser troubler par ses sentiments ; ce que son expression perd en vigueur, il le regagne en justesse et en nuance. Modeste, il laisse au philosophe le soin de réfléchir sur le bien ; au législateur de le fixer dans la loi ; à l’avocat, au procureur et au juge, d’en débattre au tribunal.

Aussi, tel un Spinoza, s’efforce-t-il de comprendre les actions des hommes, plutôt que d’en rire, de les déplorer ou les blâmer. Confronté au radicalisme exorbitant de Heidegger, il doit s’armer de courage pour surmonter son dégoût ou son indignation : ce n’est qu’ainsi qu’il peut établir ce que ses actions et ses pensées avaient d’humain, à défaut d’humaniste.

Guillaume Payen est l’auteur de « Martin Heidegger. Catholicisme, révolution, nazisme », Perrin, 2016.

The Conversation

Guillaume Payen, Historien, chercheur associé au Centre Roland Mousnier (UMR8596 CNRS/Paris-Sorbonne), Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.