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Sentinelle, une opération dont les modalités et l'utilité sont de plus en plus contestées. EMA/DR, CC BY-NC-SA

[Paris-Sorbonne - 28 juin 2016] Opération Sentinelle, cette histoire piégée que l’on raconte aux Français

Alors que l'efficacité de l'opération Sentinelle est de plus en plus débattue, certains continuent d'affirmer qu'elle a au moins le mérite de renforcer le lien armée-nation. À tort.

Nous continuons de voir des militaires massivement présents dans les rues des villes de France, et pourtant tout a été dit sur les défauts intrinsèques de l’opération Sentinelle, sur son inefficacité au regard des objectifs affichés et sur le poids qu’elle fait peser sur des armées qui souffrent lourdement des coupes budgétaires opérées depuis des années. Des experts reconnus comme Michel Goya et Florent de Saint-Victor ont pointé les bonnes raisons qu’il y aurait à mettre fin à cette opération. Une étude très complète d’Elie Tenenbaum a également été publiée par l’IFRI (Institut français des relations internationales) sous le titre « La Sentinelle égarée ? L’armée de terre face au terrorisme. »

Tout a été dit… mais visiblement sans beaucoup émouvoir, pour l’instant, ceux qui décident. Des aménagements sont envisagés, sans que les fondements mêmes de cette opération ne soient remis en cause. Le débat sur le passage des gardes statiques à des patrouilles plus mobiles, s’il n’est pas inutile, est à ce titre bien commode pour éviter de se saisir des questions de fond.

Un effet visuel massif

Alors, élargissons encore l’analyse des enjeux de cette opération intérieure. On se félicite, dans certains milieux, de la capacité de l’opération Sentinelle à renforcer le lien armée-nation. Les arguments ne manquent pas : les Français ne voyaient auparavant des missions remplies par les soldats sur des terres lointaines que ce que les médias pouvaient en raconter ; désormais ils les voient en action, de leurs propres yeux, au pied de leurs immeubles. Les Français ont peur du terrorisme ; ceux que l’on envoie pour les rassurer, devant leurs terrasses de café, sont en kaki.

C’était déjà le cas avec Vigipirate, mais l’effet visuel est désormais massif. Et il ne s’agit pas de secourir les populations lors d’une catastrophe naturelle mais bien de faire la guerre. La guerre ? Pas dans les rues de France, bien sûr, mais le fameux continuum entre les opérations extérieures menées dans la bande sahélo-saharienne (opération Barkhane) ou au Moyen-Orient (opération Chammal) et l’opération Sentinelle est régulièrement affirmé. Alors ces patrouilles, dans nos rues, sont bien un des piliers des entêtants discours sur « la guerre contre le terrorisme. »

Hélas, cette histoire là ne peut pas durer, quand bien même l’on en ressasse encore des bribes à intervalles réguliers. Le premier coup de boutoir a été porté par les faits eux-mêmes, cruels et que nul ne peut ignorer puisqu’ils se sont déroulés en bas de chez nous, dans des rues de Paris et au Bataclan, non loin duquel patrouillaient des militaires réduits à des postures de vigiles inutiles face au drame qui se jouait. Les Français, d’ailleurs, n’ont pas été dupes : en décembre 2015, ils étaient 78 % à approuver l’opération Sentinelle, mais seulement 50 % à la juger efficace, selon le baromètre IFOP pour le ministère de la Défense. Un sur deux…

À l’honneur, l’arrestation d’un clown pick-pocket

Cette histoire est aussi mise à mal par l’institution elle-même, piégée par les contradictions d’une situation difficilement tenable : l’opération use les militaires qui passent désormais, sur une année, près de 50 % de leur temps en opération intérieure et 15 % en opérations extérieures (contre 5 % en opération intérieure et 15 % en opérations extérieures avant 2015) comme l’a très utilement rappelé le général Sainte-Claire Deville, commandant des forces terrestres, il y a quelques semaines.

Alors il faut valoriser ces soldats qui s’épuisent à une tâche bien ingrate. Sur la page Facebook de l’armée de terre, il existe une rubrique « A l’honneur ». A elle toute seule, elle vient prouver à quel point cette opération, loin de renforcer le lien armée-nation, lui nuit à moyen et long terme. Les militaires de l’opération Sentinelle y occupent une place de choix. Parce qu’ils auraient empêché un attentat ou déjoué un acte terroriste ? Non. Parce que, par leur présence quotidienne dans les rues de France, ils jouent le rôle d’auxiliaire de police de proximité et de secouriste de première urgence. En juillet 2015, l’armée de terre met ainsi à l’honneur trois soldats du 3e régiment du génie de Charleville-Mézière qui « ont participé à une arrestation en flagrant délit d’un clown pickpocket qui agressait un couple de touristes sous l’Arc de triomphe. »

Du kaki dans les rues de France, une présence rassurante. EMA/DR, CC BY-NC-SA

Le 22 juin 2016, le site Internet de la zone de défense Sud-Est met aussi à l’honneur deux militaires de l’opération Sentinelle qui « ont fait preuve de vigilance et de bon sens lors d’une séance de sport programmée ». Le texte, emblématique, mérite d’être reproduit en entier :

« Alors qu’ils étaient partis nager à la piscine municipale quai Claude Bernard dans le 7e arrondissement de Lyon en utilisant des vélos mis à la disposition par le GSBdD (Groupement de soutien de base de défense, ndlr) de Lyon Mont Verdun, les militaires se sont aperçus qu’un des deux vélos avait été dérobé. Patients, ils ont alors attendu que les voleurs reviennent récupérer le deuxième vélo et ont ainsi pu interpeller les deux voleurs grâce à un système de surveillance autour de la piscine. Ces deux voleurs ont pu être pris en charge par la police nationale, appelée entre temps. Ils étaient en possession d’une pince coupante. Grâce à leur sang-froid et vigilance, les deux militaires ont pu ramener les deux vélos de la base de défense à leur propriétaire. »

Passons pudiquement sur les très nombreuses mises à l’honneur pour des premiers secours apportés aux vieilles dames qui font des malaises ou aux imprudents conducteurs de scooter…

Une petite bombe à retardement

Évidemment, il est heureux que les militaires français soient de bons professionnels, capables de mettre en pratique un savoir-faire de qualité en toute circonstance au service de leurs concitoyens en danger. Des vies ont parfois été sauvées, et il faut s’en réjouir. Mais l’histoire, une fois de plus, est bancale. D’abord parce que la confusion entre le rôle des armées et celui des forces de police est un piège aux conséquences potentiellement tragiques – ce que l’histoire a largement démontré. Ensuite car ces mises à l’honneur pour des actes de police quotidienne et de premiers secours sont en proportion bien plus nombreuses que celles des faits d’armes par lesquels des soldats s’illustrent lors des opérations extérieures.

Des militaires transformés en police de proximité ? Neil Dewhurst/Wikimedias, CC BY-SA

Il faut chercher, bien chercher, pour trouver les mises à l’honneur de militaires qui se seraient bien battus. Elles existent, mais elles sont rares. Or, le métier du militaire, c’est de faire la guerre. Mettre hors d’état de nuire les clowns pickpockets ou faire des massages cardiaques aux passants à la santé fragile relève d’un civisme très louable de la part d’hommes qui ont toutes les compétences pour le faire sans dérapage regrettable, mais pas de la fonction première des armées.

Alors Sentinelle, contrairement à ce qu’on aime raconter ici et là, n’est pas une opération qui vient renforcer le lien armée-nation. Elle est un trompe l’œil de court terme qui donne l’illusion que les Français sont désormais plus proches de leurs soldats. Tout ce qui induit en erreur sur le rôle réel du militaire nuit, à moyen et long terme, à une relation bien comprise entre une société et son armée.

C’est précisément parce qu’on a raconté pendant des décennies l’histoire de soldats devenus éducateurs, techniciens hors-pair, assistants sociaux ou soldats de la paix qui ne tireraient jamais un coup de feu que l’embuscade d’Uzbin a été un choc national lorsque dix militaires français sont tombés face aux Talibans, en Afghanistan, en août 2008. Pendant des semaines, il fallu réexpliquer que la guerre tuait, que de jeunes hommes qui portaient l’uniforme français pouvaient donner la mort et la recevoir parce que c’était leur métier.

On croyait que la leçon avait été comprise. Elle ne l’a visiblement pas été par tous. Et le grand écart entre les discours guerriers dont on nous abreuve au plus haut niveau de l’État et cette histoire de Sentinelle qu’on nous raconte jour après jour est une petite bombe à retardement pour ce lien armée-nation, dont tout le monde se gargarise sans jamais se donner la peine d’y réfléchir vraiment.

The Conversation

Bénédicte Chéron, Historienne, chercheur-partenaire au SIRICE, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.