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Jean Giono. Author provided

[Paris-Sorbonne - 20 octobre 2016] Mais où est passée Madame Numance dans « Les âmes fortes » de Jean Giono ?

Réflexions autour du roman de Giono « Les âmes fortes » au programme de l’agrégation cette année.

Dans Un roi sans divertissement, publié deux ans plus tôt, des jeunes filles disparaissaient mystérieusement, mais il y avait un personnage pour élucider l’affaire. Pourquoi, dans Les âmes fortes, n’y en a-t-il pas pour enquêter sur la disparition de madame Numance ? Il semble que par cette chronique Giono ait décidé de rendre le lecteur « sot comme une bûche », ainsi que le dit Thérèse après avoir envoyé Firmin transformer la réalité par un faux témoignage sur la cause d’un incendie.

« Tout le monde était décontenancé, même l’ouvrier agricole. Il savait que c’était lui qui avait mis le feu. Il n’y comprenait plus rien. Il en devint sot comme une bûche. Les gendarmes ne savaient plus où pendre la lampe. J’étais seule à savoir la vérité. Je jouissais. »

Oui, c’est un coup pendable de cet ordre que Giono fait aux lecteurs tout au long de cette chronique, changeant sans cesse, par tous les moyens, ce qu’il présente comme l’exposé de la réalité. Tout « décontenancé » lui aussi par ces tours incessants, dans ce terrain mouvant, le lecteur ne songe même plus à protester ni à demander des comptes quand l’auteur l’extorque en faisant disparaître ce personnage essentiel, madame Numance, de façon tout à fait improbable et même invraisemblable puisque nul ne s’avise de la chercher, ne serait-ce qu’un peu – l’échappée panique de Thérèse n’ayant rien d’une enquête de police. Au lecteur, donc, d’en rester sot comme une bûche que l’auteur n’a plus qu’à mettre au feu, ou d’échapper à ce sort en faisant le travail.

« Oh ! » dit-il

Le conte d hiver.

Où trouver la réponse ? The answer, my friend, is blowin’ in the wind, chante le poète Bob Dylan. C’est-à-dire dans l’esprit. Dans l’esprit des mots. « Oh ! », dit le serviteur du Conte d’hiver de Shakespeare : cela suffit à constituer l’épigraphe des Âmes fortes. À quel moment de la pièce le personnage du Servant prononce-t-il ce « O » ? En annonçant à son maître le vieux berger que se tient à la porte un colporteur qui « chante toutes sortes d’airs plus vite qu’on ne peut compter de l’argent », et qui, avec ses ballades, vend ses marchandises hétéroclites et de toutes les couleurs « comme si c’étaient des dieux et des déesses » (IV, 4). Ne serait-ce pas aussi ce que fait Giono, baladant le lecteur par toute une variété de chansons (d’histoires fausses), d’airs (de styles) et de paroles (de récits), qui se contredisent et paraissent tantôt sérieux, grotesques ou mystérieux comme la geste de dieux ?

Intrigués par madame Numance première version, les gens, est-il raconté, épiaient chacun de ses moindres mouvements comme s’ils étaient des signes : c’est exactement ce qu’on fait avec le divin. Et Giono ne laisse pas les lecteurs sans signes : cette épigraphe, pour commencer.

Puis : que dit ce nom, Numance ? Certes c’est celui d’une ville dont tous les habitants préférèrent mourir plutôt que de céder à leurs assiégeants romains, et qui inspira une pièce à Cervantès, auteur admiré de Giono ; et le sort des Numance peut être rapproché de celui de cette cité. Mais n’entend-on pas aussi dans leur nom le latin numen, qui signifie la volonté divine ?

Ces Numance ne seraient-ils pas, un peu comme les produits du colporteur annoncé par le « O » du Servant, des figurations des dieux ou de Dieu, voire leurs instruments dans ce village, et leur servante, Thérèse, n’est-elle pas une caricature de « servante du Seigneur » ou servante de Marie ? N’est-ce pas par cette numance, cette mystérieuse actance, que les âmes vont être amenées à se révéler, dans tous leurs combats secrètement apocalyptiques ?

Le sens biblique

Mais alors Giono se garde bien d’en faire des allégories monosémiques. Il est tout aussi possible de les lire en rapport avec le sens du divin biblique ou évangélique que d’y reconnaître des évocations du panthéon grec. Du côté monothéiste, nous avons en donateur d’Éden (pavillon et jardin), en dispensateur de cailles qui, mieux encore que dans la Bible, « tombent rôties », et en secret et apparemment bienveillant ordonnateur des sorts, un joueur de billard : monsieur Numance, ombre et obombration de son épouse à laquelle il est étroitement uni en toute chasteté (comme le verbe à l’esprit.

Les âmes fortes (Livre de Poche).

Et c’est Thérèse qui comme Jésus vient incarner cet amour dont la privation de chair expliquerait aussi toute l’affaire autrement dans une dimension plus basse, psychanalytique), monsieur et madame Numance se dépouillant, se vidant d’eux-mêmes dans une kénose à laquelle nul ne comprend rien. Après avoir été d’abord partiellement ruiné, il se fait plus discret, devenant quasiment un dieu caché, œuvrant en solitaire sur un vieux billard qu’il a « reprisé » dans une salle à l’abandon appelée « l’hôpital » : voilà un dieu qui joue son éternelle partie « par la bande » mais consent à réparer et n’abandonne pas le monde – du moins jusqu’au moment où, par « coïncidence » dit-il, en quelque sorte comme par ricochet, mais aussi comme annoncé par Nietzsche, il meurt.

Quand Dieu est mort, madame Numance, qui sans doute était sa grâce, disparaît. C’est aussi simple que cela. La trinité mère-fille-esprit se défait.

Apparitions, disparitions, dérision, diversions

Thérèse, qui pouvait à son contact jouer le rôle d’une sainte Thérèse, perd son rôle dans la comédie. Madame Numance lui était apparue comme aux autres selon le mode habituel des apparitions de la Vierge Marie : « brusquement sans être venue elle était là ». Et tout aussi brusquement elle a disparu (montée au ciel ?)

Thérèse qui elle aussi, en miroir, avait pu figurer une Vierge à l’enfant (dont le pasteur, en bon protestant, se méfiait) dans ce théâtre (« je figurais comme une Sainte Vierge dans sa niche » – malice de Giono/Thérèse faisant signe à la fois vers la Sainte Vierge et vers la chienne), finit, passé le temps des apparitions, par se retirer très classiquement dans une sorte de cloître, à Clostres, où ne se trouvent qu’une église et une auberge, à mi-hauteur entre terre et ciel – avant de se remettre sur les rails d’une nouvelle vie sur le chantier de construction du chemin de fer.

Tout cela toujours sur le mode de la farce, de la parodie, de la dérision, de l’inversion, qui n’empêche pas la profondeur du sens, au contraire. Thérèse, qui rêve d’une machine à coudre Singer (pour singer le monde en le cousant de fil sombre comme le fait Giono lui aussi sans machine à écrire – texte et tissu, étymologiquement, sont un même mot) se compare à la tour de Babel : n’est-ce pas par là que Dieu punit les hommes de leur prétention par la confusion des langues, et n’est-ce pas aussi ce que fait l’auteur dans ce livre, dérouter l’homme en introduisant la confusion dans les langues, les récits et les expressions ?

Et ce Reveillard qui se taille « la part du lion » (de Juda ?) et au-delà, n’est-il pas celui qui réveille les morts et exige leurs comptes au jour du jugement dernier ? Il est plus difficile à un riche d’entrer au paradis qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille : celui que Reveillard enrichit sur terre perd la grâce. Ce qui explique la tranquillité avec laquelle les Numance s’attendent à voir arriver cet huissier : en vérité ils n’ont rien à en craindre, son action n’est que l’effet de leur volonté et il n’emporte d’eux que ce qui est périssable, alors que Firmin, transformé en Judas par manque de foi, de confiance, et par appât du gain, Firmin qui a tout gâché par sa méfiance et ses manigances, a désormais l’enfer dans l’âme et va finir dans les déchets de l’histoire.

« Je ne toucherais plus ton ventre pour tout l’or du monde », lui dit Thérèse. Ce ventre qu’il doit désormais tenir constamment ceinturé pour empêcher qu’il ne se déchire – et ne répande ses entrailles comme celui de Judas après qu’il eut perçu « l’or du monde », qui n’est pas seulement de l’argent mais aussi tout ce qui permet d’y briller.

Déméter, Perséphone et Hadès

Madame Numance figure aussi bien Déméter, déesse de la nature, et Thérèse sa fille Perséphone, qui inspire également Le conte d’hiver de Shakespeare. La jeune femme n’est-elle pas l’épouse d’un Hadès de bimbeloterie, Firmin, forgeron comme le dieu des Enfers, Firmin qui a enlevé sa femme et la met plus bas que terre (Firmin qui bat Thérèse comme l’enclume après qu’il l’a fait descendre par l’échelle du château) et qui a dû se laisser convaincre par Zeus de ne pas la garder pour lui seul ?

Les sempiternelles promenades de madame Numance, qui d’ailleurs s’appelle Sylvie, c’est-à-dire Forêt, dans la nature, ne figurent-elles pas l’errance mythique de Déméter à la recherche de sa fille ? Laquelle, comme les fleurs, comme la violette dont Thérèse se parfume, finit toujours par revenir à la vie, plus forte que tout, plus forte âme que tout, quel que soit le régime des nécessités qu’elle assume : Thérèse nietzschéenne qui dit « danser sur la corde raide » a trouvé « la marche à suivre », celle de la vie, qui est chemin et vérité même quand elle invente des fictions.

Dès lors, une fois disparue la grâce de Dieu (puisque tous les sens du texte se chevauchent), que reste-t-il ? Toujours la grâce, revenue, intériorisée. « Pourquoi voudrais-tu que je ne sois pas fraîche comme la rose ? » Ce sont les derniers mots du livre, prononcés par une Thérèse mariale en dépit de tout, peut-être parce que, lavée par la parole, par son récit elle a fait, comme le dit Kafka de l’écrivain, « un bond hors du rang des meurtriers ». Ainsi que le furet auquel elle s’est comparée, elle passe couramment de sous terre à sur terre et sous le ciel, et pour paraphraser la chanson, l’âme forte de la numance en elle, devenue nom commun, elle est passée par ici, elle repassera par là, jouissant de « la libre pratique de sa souveraineté ».

À la fin il neige – n’est-ce pas, comme Un roi sans divertissement, un conte d’hiver ? Mais dans la pièce de Shakespeare aussi, la reine qu’on avait dite morte se révèle en fait être toujours vivante.

Entre Autolycus, chantant.
« Quand apparaissent les premiers narcisses,
Avec, hey ! La gueuse sur la vallée,
Alors vient la saison du régal,
Le sang rouge régnant dans l’enclos blanc de l’hiver. »
William Shakespeare, « Le Conte d’hiver », IV, 3.

The Conversation

Alina Reyes, Doctorante, littérature comparée, Maison de la Recherche, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.