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Des Nuit Debout à la manifestation contre le projet de loi Travail du 28 avril 2016 à Paris. Alina Reyes, Author provided

[Paris-Sorbonne - 1er mai 2016] Ces serpents qui sifflent sur les têtes de Nuit debout

L’écrivaine et doctorante Alina Reyes livre sa vision personnelle de ce qui est en train de se jouer à Nuit debout. Et des dérives qui y apparaissent.

« Abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie… » Tout Pascal est là, et il est toujours là. Le centralisme politique qui accompagne le développement du capitalisme ne suffit pas à conjurer l’angoisse de l’homme face à son décentrement dans l’univers. Cet effroi entré dans son cœur avec la Renaissance n’en est toujours pas sorti. Les découvertes d’Einstein et de la physique quantique l’ont même aggravé : depuis elles, l’instabilité s’ajoute à l’incertitude. Beaucoup essaient d’y échapper en s’accrochant à des systèmes politiques, spirituels, intellectuels, anciens, placés comme des tentures noires entre eux et l’abîme tant redouté du réel. Les temps médiévaux hantés par l’idée de fin du monde portaient moins d’épouvante secrète que les temps modernes face au « silence éternel de ces espaces infinis » qui persuade Pascal que l’homme ne peut trouver « que misère et mort ».

La succession des générations est l’instrument de l’homme pour réaliser ce qu’il a dans la tête : ce fut, parallèlement et conformément à l’industrialisation capitaliste, un développement effroyable en effet de la misère et de la mort. Au XIXe siècle un poète, Edgar Allen Poe, comprend avant les scientifiques pourquoi la nuit est noire, malgré une infinité d’étoiles. Au siècle suivant un artiste, Alain Resnais, constate l’inflation de l’horreur : il l’appelle Nuit et brouillard.

Il existe des néofascismes, mais comme l’écrit Pierre Milza, le fascisme appartient au passé. Est perçu comme fasciste aujourd’hui celui qui n’a pas dépassé le passé auquel le fascisme appartient, celui dont la structure mentale est toujours régie par l’achèvement de l’effroi pascalien, parvenu au point où seule une envie de frontières, de règles, d’exclusions, et d’une terreur pour les faire tenir, paraît pouvoir rassurer contre « l’infinie immensité des espaces » mentaux et des possibilités de l’humain.

Ce qui menace Nuit debout

C’est de cet aveuglement volontaire, de cette confusion qui s’ignore, de cette nuit et de ce brouillard qui enveloppent le monde comme une couche de pollution, que se relèvent les femmes et les hommes du mouvement Nuit debout. Mais le mouvement doit affronter plusieurs menaces d’entrisme et de noyautage, dont celle du reptile néofasciste. Le fascisme est aujourd’hui comme le diable selon Baudelaire : il ruse en essayant de faire croire qu’il n’existe pas. Ou du moins qu’il n’existe plus, ou qu’il n’existe pas là où ceux qui ont du nez le sentent exister. Car le fascisme pue. La merde brune a l’odeur de l’argent – que certains croient sans odeur – et réciproquement. Elle est attachée aux ambivalences du stade anal, avec ses envies de rétention paranoïaque, d’expulsion sadique de ce qui peut être perçu comme corps étranger, de névrose obsessionnelle autour de la saleté et de la propreté, conduisant à considérer l’autre comme sale, et son propre territoire comme… propre, ou à nettoyer de la saleté qu’est l’autre, racisé et sexisé.

La non-résolution du stade anal ou la régression au stade anal conduisent au racisme et au sexisme. Il faut d’ailleurs parler du sexisme en premier, car l’humanité est sexuée partout (sauf là où la femme est exclue, car considérée comme trop impure, trop sale – et les hommes se rabattent alors sur des enfants, ou sur des prostituées qui leur permettent de réduire leur angoisse à la question de l’argent). Si le néofascisme tend à se nier, l’une des expressions qui le révèlent aujourd’hui est le racisme (voir par exemple Pegida).

La soumission au capitalisme est une condition originelle du fascisme, et elle est parvenue aujourd’hui à un degré extrême, dans quasiment toutes les sociétés. Le racisme (et le corporatisme ou le règne des lobbies) est le signe du fascisme enfoui, plus ou moins conscient, dans les esprits, et qu’une situation historique propice peut faire surgir des sous-sols aussi rapidement qu’un temps de pluie peut faire déborder les égouts. Ici et là le retour du refoulé fait signe : une ministre parle de « nègres », un académicien connu pour ses déclarations racistes se lâche une fois de plus et régresse langagièrement au stade anal (« gnagnagnagna ») , les adversaires du mouvement Nuit debout inondent les réseaux sociaux de leurs accusations de crasse et de saleté.

Place de la République à Paris, le 10 avril 2016. Alina Reyes

La morbidité menace Nuit debout sous différentes formes. Stagner tue. La maison Usher de Poe finit par se disloquer et tomber dans la mare où elle se reflète depuis trop longtemps. À Paris, le mouvement s’est attaché à la place de la République, devenue mausolée, comme à un refuge. Il s’est accroché aux jupes de la statue, toutes pendantes de babioles et de kitsch mortuaire. Le beau renouveau de vie qu’il y avait apporté s’est laissé gangrener par une sorte d’épouvante qui s’accroche au souvenir de la mort sans en finir de la conjurer.

Chutes, rumeurs… et silence

Dans les premiers jours, alors que plusieurs dormaient toute la nuit sur la place, un homme a chuté de la statue qu’il était en train d’escalader. Il a été transporté à l’hôpital « en urgence absolue », d’après la presse. Comment s’en est-il sorti ? Nous ne le savons pas, nous n’en avons jamais su davantage. Les responsables de la communication de Nuit debout n’ont pas dit un mot de cet accident. Selon les médias, l’homme n’avait pas de papiers sur lui. Un SDF ? Un migrant ? Les communicants de Nuit debout ont refusé de donner des nouvelles de cet homme.

Quelque temps plus tard, un autre homme a tenté de s’immoler par le feu au pied de la statue. Les gens qui étaient là l’ont sauvé, il a été transporté à l’hôpital. Un migrant désespéré, semble-t-il. Nous n’en savons pas plus, là encore les médias et les communicants de Nuit debout ont occulté le fait.

La place de la République a attiré de plus en plus de gens venus se livrer à des actes de délinquance (vols, agressions) ou venus faire la « fête », c’est-à-dire boire puis chercher à défouler leur agressivité. Les jets de bouteille sont devenus une routine de fin de soirée. Et les agressions et agressions sexuelles envers les femmes se sont multipliées. On a commencé à entendre parler de viols mais la com et les médias de Nuit debout, plus proches décidément d’une entreprise de propagande que de services d’information, ont malgré des demandes insistantes refusé d’en dire le moindre mot.

Sur la place, une intervenante filmée par hasard par un périscopeur (Virgile) a mentionné que trois nuits plus tôt, des jeunes filles avaient été violées derrière un mur d’hommes. Puis, comme si c’était un tabou, une fois donnée en passant cette information glaçante, elle a enchaîné sur autre chose. Une autre femme à un autre moment avait évoqué agressions et viols, mais tout aussi rapidement. Des féministes ont témoigné qu’il leur avait été objecté qu’en parler serait risquer de nuire à l’image du mouvement.

Rien de plus n’en a été dit. Les rumeurs enflant, un organisateur a annoncé que des sifflets allaient être mis à la disposition des femmes, afin qu’elles puissent donner l’alerte en cas d’agression, ce qui suffirait à faire s’éloigner le ou les agresseurs. Il n’a pas été question de les expulser ou de les livrer à la justice en cas d’agression grave. Seulement de les faire s’éloigner de leur victime, sans que soit envisagée la moindre sanction.

Les tares qui se développent

Censure des faits, complaisance envers les agresseurs ou les criminels (rappelons que le viol est un crime), absence totale de toute expression de solidarité avec les victimes : à République, c’est ainsi que le mouvement s’enfonce debout dans sa nuit, les yeux grands fermés. « Nous creusons la fosse de Babel », écrit Kafka dans son Journal intime. Les violences qui sont devenues systématiques en fin de chaque nuit à République témoignent de la mauvaise ivresse nihiliste qui s’est emparée de la place, où des organisateurs invisibles s’obstinent à faire piétiner un mouvement qui était pourtant bien parti, comme si une secrète logique d’échec le gouvernait.

Heureusement, Nuit debout se développe aussi dans des banlieues, des villes, des villages de France et d’ailleurs. Revenant au mot de Baudelaire selon lequel la ruse du diable est de faire croire qu’il n’existe pas, il apparaît que la ruse (inconsciente ou non) des organisateurs d’un mouvement qui ne veut pas de représentants est de les représenter (par la com) en faisant croire qu’ils n’existent pas en tant que représentants. Moyennant quoi, toutes les responsabilités sont effacées, et le pire devient possible. Ailleurs qu’à République, loin des responsables occultes et anonymes, Nuit debout peut encore se préserver de telles dérives, qui prouvent que le système de représentativité est pire encore lorsqu’il n’est pas reconnu.

Le rapport des hommes aux personnes de leur entourage est significatif de leur politique. Il est politique. L’absence sidérante de la plus élémentaire expression d’humanité envers les victimes place de la République éclaire le défaut de scrupules des gens de la boîte de com qui ont acheté les noms de domaine de Nuit debout sans en référer aux fondateurs et qui continuent de tenir la com – cet instrument qui gangrène le monde – du mouvement, comme du défaut de vigilance quant à l’entrisme de certains éléments politiquement malhonnêtes, voire pire. Là aussi l’opacité règne, nul débat n’est porté sur la place. Sur cette place où l’on en est venu à se battre en paroles contre les tares du monde sans prendre garde que ces tares sont en train, dans les faits, de s’y reproduire et de s’y développer à toute vitesse.

The Conversation

Alina Reyes, Doctorante, littérature comparée, Maison de la Recherche, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.