Commandant Marius, Chef Dominique et Chef Frédéric dans « Garde à vous ».
Commandant Marius, Chef Dominique et Chef Frédéric dans « Garde à vous ». M6

[Paris-Sorbonne - 16 février 2016] « Garde à vous » : quand un docu-réalité rencontre un mythe

La diffusion de la série de télé-réalité « Garde à vous » sur M6 illustre bien l’évolution de l’image de l’armée en France. Son rôle social et intrégateur est mis en avant. 16/02/2016, Bénédicte Chéron, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

Le 16 février M6 diffuse le premier épisode de Garde à vous. Le principe de ce feuilleton de docu-réalité ? Faire revivre à 19 garçons le service militaire des années 1970 et, plus précisément, la période des classes. Pour la production, pas question de plaider pour le retour du service national. Il ne s’agit que d’une « expérience » propre à susciter un débat entre générations, entre ceux qui ont vécu le service militaire et les jeunes garçons et filles pour qui il n’est qu’un souvenir rapporté par leurs pères, grands-pères.

Difficile pourtant de ne pas constater que cette émission vient s’inscrire dans un contexte particulier. Celui d’une année 2015 marquée par les attentats, d’abord. Celui, ensuite, des 20 ans de l’annonce faite par Jacques Chirac, le 22 février 1996, de la professionnalisation des armées et de la suspension du service militaire.

« Garde à vous ». M6

Le service militaire était déjà devenu un mythe pour les Français. Le mythe est sorti renforcé de cette année dramatique. Il suffit de parcourir la page Facebook de l’émission pour se rendre compte que le sujet est devenu central. Les uns et les autres y projettent tout leur imaginaire de la conscription et, plus largement, de la chose militaire. Rares sont les commentaires qui expriment un rejet des armées. Plus fréquents sont les ceux qui supposent, à tort ou à raison, et sans même avoir vu l’émission, un écart très grand entre « Garde à vous » et la réalité de la vie militaire d’alors et d’aujourd’hui.

Le service militaire change d’image

Le traitement médiatique de l’histoire du service militaire a lui-même considérablement évolué ces derniers mois. Jusqu’en 2014, les images d’archives utilisées dans les journaux télévisés pour évoquer tous le sujets liés au service militaire étaient globalement rébarbatives, mettant en avant les basses tâches ménagères des casernes et les corvées apparemment inutiles. Il y avait une ambivalence du récit : dans ce qu’on en montrait, le service militaire était du temps gâché. Mais par ce qu’on retenait de ses objectifs théoriques, il était un pilier de la République, gage d’intégration et de brassage social.

Ces images ont changé de tonalité depuis les attentats de novembre 2015. Il n’y a plus d’ambivalence. Le 21 novembre 2015, France 3 consacrait un reportage à l’hypothèse d’un retour du service militaire obligatoire : les premières images étaient celles d’appelés filmés à Soissons en 1991, s’entraînant « au maniement des armes ». Quelques jeunes garçons de 2015, interviewés dans la foulée, affirmaient leur souhait de recevoir une formation militaire. Finies les images récurrentes de corvées sans intérêt : le service militaire a retrouvé, médiatiquement, une utilité bien réelle. Nous étions alors dans l’immédiat après 13 novembre. C’était donc la dimension combattante de l’entraînement qui était mise en avant.

Le rôle social des armées

Les semaines passant, c’est essentiellement le rôle social des armées qui a été valorisé dans les médias. Tous les sujets sur le service militaire volontaire (SMV, dont le président de la République a souhaité l’extension) ou le débat sur un rétablissement du service militaire obligatoire ne sont posés qu’en ces termes, ou presque : comment les armées pourraient-elles venir combler toutes les carences des processus d’intégration sociale, de cohésion nationale et de construction d’un sentiment d’appartenance à un destin commun ? Par le service militaire évidemment, quelles que soient ses modalités.

Les reportages sur le service militaire volontaire sont alors emblématiques des termes de ce débat. L’un d’eux, sur France 3 encore, le 3 février, en montre tous les bénéfices qu’en retirent les jeunes garçons et filles venus se frotter à « la rigueur militaire ». Cindy, 23 ans, quitte ses proches à la gare Montparnasse. Un homme, peut-être son père, s’amuse : « Corvée de pommes de terre, corvée de ci, corvée de ça… ». L’héroïne est une jeune fille (et ce n’est d’ailleurs pas anodin) mais les points d’ancrage de la mémoire collective sont bien là.

À bord du TGV, Cindy témoigne de ses galères, de son besoin de retrouver des règles. Son processus d’incorporation est raconté et mis en images. Les chambrées ne comportent que trois lits, mais ils doivent quand même être faits « au carré ». Une de ses camarades raconte qu’elle n’a pas été assez encadrée à l’école. Les volontaires touchent leur uniforme, récupèrent leur équipement complet ; « 8 kilos », nous précise-t-on. Exercices d’orientation et « marches forcées » sont au programme des journées qui commencent à 6 heures du matin. « On n’a pas le droit de dire non », témoigne une jeune fille. C’est parti pour huit mois. « D’après l’armée, les trois quarts réussiront leur réinsertion professionnelle », conclut la voix off.

Le service militaire volontaire de 2016 n’est pas le service obligatoire des années 1970, qui lui-même a considérablement évolué jusqu’à sa suspension annoncée en 1996 et achevée en 2001. Reste que le récit médiatique agglomère par strates successives des images qui s’empilent, se mélangent et ne font plus qu’une seule histoire.

L’imaginaire d’une institution qui intègre

C’est précisément cet imaginaire-là, celui d’une institution qui seule demeure capable d’intégrer, que Garde à vous rencontre. D’abord en s’appuyant sur des sondages pour justifier son existence. La production en invoque un (IFOP pour Dimanche Ouest France réalisé en janvier 2015) qui conclue que 80 % des Français sont favorables à un retour du service national. Ensuite en construisant un récit, celui des 19 jeunes recrues, qui intègre largement les images d’archives venues des années 1970.

Dans cette histoire, des figures d’autorité sont convoquées : Marius, le « patron » de la formation est un ancien commando marine qui a déjà une petite notoriété, notamment en raison du livre qu’il a publié en 2013. Les deux instructeurs qui le secondent et le capitaine qui dirige le fort sont aussi d’anciens militaires. Dans cette histoire encore, tous nos souvenirs collectifs sont réactualisés : la corvée de ménage (sanitaires inclus), le lit au carré, le parcours du combattant. Les armes sont fausses, mais à l’image elles sont bien là et pèsent « comme en vrai » sur les épaules du conscrit. Comme dans le reportage de France 3 sur Cindy au SMV, toutes les étapes y sont, du poids de l’équipement aux règles simples qui permettent la vie en communauté.

Ces images auraient servi de repoussoir il y a cinquante ans ; mais il est loin le temps de l’objection de conscience. Elles viennent désormais accompagner un discours tenu par les cadres du fort de Garde à vous sur les bienfaits de la discipline, de la cohésion de groupe, de l’humilité et de la rigueur dans la moindre tâche de la vie quotidienne pour trouver sa place dans la société. Les interviews des « recrues » qui commencent à fleurir dans les médias disent à quel point l’« expérience » a été positive pour eux.

Peu importe que l’histoire racontée par Garde à vous soit réaliste. Peu importe que le retour du service militaire obligatoire soit envisageable ou souhaitable. On peut rire devant les scènes parfois cocasses, s’agacer des inévitables exagérations mais une chose est sûre : avec Garde à vous, le mythe du service militaire va sortir encore renforcé. Reste à savoir qui regardera le programme : ceux qui ont connu la conscription et qui joueront au jeu des 7 différences, ou les jeunes générations, pour qui l’émission va devenir une matrice à représentations de la vie militaire.

The Conversation

Bénédicte Chéron, Historienne, chercheur-partenaire au SIRICE, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.