visuel
« Temer dégage ! » : les protestations contre le successeur de Dilma Rousseff ne faiblissent pas. Nelson Almeida/AFP

[Paris-Sorbonne - 14 septembre 2016] Après la destitution de Dilma Rousseff : l’acte II de la crise politique au Brésil

Loin d’avoir mis un point final à la crise politique ouverte par la réélection de la présidente en 2014, la destitution de Dilma Rousseff ne fait que prolonger la période d’incertitude au Brésil.

Peu après son investiture, le 31 août dernier, le nouveau président du Brésil, Michel Temer (du Parti du mouvement démocratique brésilien — PMDB), a fixé comme objectif à son gouvernement de quitter le pouvoir, en principe en 2018, « sous les applaudissements populaires ». À en juger par les huées et les cris de « Fora Temer! » (« Temer, dégage ! ») qui accompagnent toutes ses apparitions publiques, c’est un défi herculéen que s’est lancé à lui-même l’ancien allié de Dilma Rousseff (Parti des Travailleurs — PT) et que personne, à commencer probablement par l’intéressé, ne croit réalisable.

C’est l’indice que, loin d’avoir mis un point final à la crise politique ouverte par la réélection de la présidente en 2014, la destitution de Dilma Rousseff prolonge la période d’incertitude et n’a pas résolu par miracle les problèmes de gouvernabilité qui pèsent sur l’exécutif.

Une impopularité palpable

L’impopularité de Michel Temer, auquel les deux tiers des Brésiliens ne font pas confiance, fragilise sans aucun doute le nouveau gouvernement. Celle-ci s’abreuve à plusieurs sources et paraît, en grande partie, irrémédiable. Les partisans de l’impeachment de Dilma Rousseff souhaitaient dans les mêmes proportions le départ de celui qui a été son vice-président pendant 6 ans et les trois mois d’intérim de Temer n’ont pas convaincu les sceptiques. Dilma Rousseff évincée, la détestation dont elle faisait l’objet se reporte entièrement sur celui-ci, mis dans le même sac. À la différence de l'ancienne présidente qui arrivait à mobiliser les rues contre sa déposition, personne ne descend dans la rue pour crier son soutien à Michel Temer.

Pour ceux qui voient dans son accession au pouvoir le résultat d’une conspiration et d’un coup d’État, Temer n’est qu’un usurpateur et qu’un putschiste. En pleine cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques, Elza Soares, diva octogénaire de la musique populaire brésilienne, prit soin d’insister distinctement sur le mot « traître » qui figure à la fin d’un vers de la chanson classique Canto de Ossanha. Le message ne passa pas complètement inaperçu.

Les protestations contre le nouvel ordre politique, déjà notables pendant le gouvernement intérimaire, connaissent un regain d’intensité depuis l’intronisation de Michel Temer. Le 4 septembre, d’imposants cortèges ont défilé dans les grandes artères des capitales du Brésil: à Porto Alegre, Florianópolis, Salvador, Recife, Belém… À São Paulo, qui depuis les manifestations de juin 2013 est l’épicentre de la polarisation entre les pro-impeachment et les opposants au golpe (le «coup d'État») l’avenue Paulista — les Champs-Élysées locaux — a été noyée sous les manifestants. De nombreuses violences policières, imputables à la gendarmerie de l’État de São Paulo qui cherche visiblement à en découdre avec les «communistes» et à discréditer l'opposition, ont émaillé les manifestations et leur dispersion.

De nouvelles élections générales peu probables

Le mot d’ordre qui apparaît dans les rassemblements et est encore timidement porté par les mouvements sociaux proches du PT est celui de la convocation d’élections générales, de « Diretas-já », une claire allusion à la campagne organisée par les oppositions au régime militaire en 1984 pour la désignation au suffrage universel direct du président de la République. Les Diretas-Já avaient été un immense succès en terme de mobilisation, mais n’avaient pas fait fléchir la droite au pouvoir et le premier président civil avait été élu en 1985 par un collège électoral restreint.

La campagne de 1984 pour des élections au Brésil.

En dépit du désir, indiqué par les sondages, d'une majorité de Brésiliens d’anticiper les échéances, il y a de fortes chances que cette revendication, en admettant qu’elle parvienne à réunir un pays profondément divisé, connaisse le même échec que les Diretas-Já de 1984. Les grands partis politiques, à commencer par un PT en loques, ont autant envie de se rendre aux urnes que d’aller à l’abattoir. Les élections municipales, qui auront lieu en octobre prochain, sont un cauchemar pour les candidats liés aux grands partis ou à des ténors de la politique nationale qui font tous figure de repoussoir.

Une Fête nationale désastreuse pour Michel Temer

Point d’orgue des protestations, le 7 septembre, jour de la Fête nationale et anniversaire de l’indépendance du Brésil (en 1822), a été un véritable calvaire pour Michel Temer. Le nouveau chef de l’État dérogea à la coutume républicaine qui veut que le président se rende en décapotable sur les lieux du traditionnel défilé militaire et salue la foule. Il fit une arrivée la plus discrète possible dans une voiture fermée. Surtout, il ne portait pas la très visible et symbolique écharpe verte et jaune, insigne de la fonction présidentielle, comme s’il semblait douter lui-même de sa propre légitimité. Ni le zèle des forces de l’ordre, occupées à traquer les pancartes désobligeantes, ni la sélection des invités dans les tribunes ne bridèrent à Brasilia le chœur des « Fora Temer ».

La Fête nationale du 7 septembre 2016, un calvaire pour le président Michel Temer. Evaristo Sa / AFP

Le même soir, lors de l’ouverture des Jeux paralympiques à Rio de Janeiro, ce fut pire encore. Malgré les précautions prises, le fait que le président n’apparaisse jamais sur les écrans du stade et que son temps de parole fût réduit à cinq petites secondes, le stade Maracanã, qui en a pourtant entendu d’autres, résonna d’une bronca historique, dûment répercutée par la presse nationale et internationale.

Après avoir minimisé et tenté d’étouffer et de discréditer les protestations, le gouvernement a dû changer de discours au lendemain du 7 septembre, et reconnaître l’existence d’une opposition ni microscopique ni résiduelle et réduite à une poignée d’agitateurs, d’intellectuels et d’artistes stipendiée par le PT.

Temer, un pape de transition

Le nouveau président semble enfermé dans un cercle vicieux. Son impopularité tient au fait qu’il est considéré par beaucoup comme illégitime et cette illégitimité nourrit en retour son impopularité. Celle-ci était pourtant assumée presque comme un atout au début du processus d’impeachment. Michel Temer, moqué pour être « sem voto » («pour lequel on n’a pas voté») n’est pas très à l’aise avec le suffrage universel et n’a jamais été confortablement élu au temps où il se présentait à la députation à São Paulo. Homme du sérail et des arrangements dans les coulisses, il s’est soucié de l’opinion publique comme d’une guigne quand il s’est agi de composer son gouvernement, donnant tous les gages possibles à la droite la plus réactionnaire.

Le tombeur de Dilma Rousseff, une posture qui se veut churchillienne. Michel Temer / Flickr, CC BY

Temer cherche même à faire une vertu de son impopularité. Il appartient à cette catégorie d’homme politique qui, faute d’imagination et de projet d’envergure, prend la pose churchillienne et se contente de promettre de la sueur et des larmes. En échange d’une fin de carrière en apothéose, Temer s’est engagé auprès de ses alliés à mettre en œuvre des mesures de «redressement national», dixit le gouvernement - un programme «néolibéral», dixit la gauche -, c’est-à-dire des réformes annoncées comme drastiques du système des retraites et du code du Travail.

Il est ainsi question de repousser la durée maximale du travail à 12 heures par jour. Michel Temer promeut également une politique d’austérité budgétaire qui passe par des coupes claires dans les secteurs de l’éducation, de la santé, des aides sociales et doit limiter également l’endettement des collectivités locales, principalement des États de la Fédération dont plusieurs sont en état de faillite. Mais députés et sénateurs, dont beaucoup sont engagés dans la campagne pour les municipales, manifestent peu d’empressement à s’emparer de dossiers aussi brûlants.

Les trois mois du gouvernement intérimaire ont d'ores et déjà montré un exécutif hésitant, qui a reculé à peu près sur tous les sujets. Plusieurs ministres de Temer, qui ne le considèrent que comme un pape de transition, dissimulent à peine leur ambition d’être candidat en 2018 et défendent des orientations divergentes.

Un exécutif en mal d’autorité

Paradoxalement, Michel Temer est sorti affaibli du procès de Dilma Rousseff devant le Sénat. Certes, celui-ci s’est conclu par une très large condamnation de la présidente et la perte de son mandat, mais il a montré aussi les limites de l’emprise du nouveau Président sur sa majorité.

L'ex-présidente Dilma Rousseff (ici en 2014). World Economic Forum/Flickr, CC BY-NC-SA

Contre toute attente, Dilma Rousseff n’a pas perdu ses droits politiques et peut toujours exercer des charges publiques, y compris être candidate à des élections. Cette clémence, dont les raisons fondamentales ne sont pas entièrement éclaircies, a été imposée à Michel Temer par certains de ses « amis » politiques et a sérieusement fait tanguer sa nouvelle coalition. La situation est d’autant plus piquante que Michel Temer est, lui, inéligible pour 8 ans, à la suite d’une condamnation par la justice électorale de São Paulo.

Deux jours après l’impeachment de Dilma Rousseff, condamnée pour avoir engagé des crédits supplémentaires sans l’accord du Congrès, a été promulguée une loi qui autorise le gouvernement à dépasser le plafond de dépenses déterminées par la loi de finances . Ce qui était crime la veille est devenu légal dans le journal officiel du 2 septembre 2016, soulignant l’hypocrisie de la déposition et versant de l’eau au moulin de la thèse du golpe.

L’amélioration rapide de la situation économique du Brésil, dont le PIB a reculé de 0,6% au 2e trimestre 2016, est la seule chance du gouvernement Temer de gagner de la crédibilité. Sur le plan politique également, les réformes sont urgentes, mais auront du mal à répondre à l’immense crise de confiance en la démocratie qui affecte le Brésil et s’exprime aussi par la résurgence d’une extrême droite très autoritaire.

The Conversation

Armelle Enders, Historienne, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.