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Dilma Roussef, quittant le Palais présidentiel, le 12 mai 2016. Andresse Anholete/AFP

[Paris-Sorbonne - 13 mai 2016] L’implosion de la « nouvelle république » brésilienne

La présidente Dilma Roussef a été suspendue pour six mois de ses fonctions par un vote du Sénat. Une décision dévastatrice pour toutes les institutions et la classe politique brésilienne.

Après le vote du Sénat fédéral, par 55 voix favorables à la procédure de destitution de Dilma Rousseff contre 22, celle-ci vient d’être suspendue de ses fonctions pour 6 mois et de quitter le Planalto, le palais présidentiel à Brasilia. La présidente, d’ores et déjà réduite à l’impuissance depuis plusieurs mois, ne participe plus, selon les termes qu’elle a elle-même employés, à « la partie de cartes », à moins qu’elle ne devienne une figure de la résistance à l’injustice.

Pour autant, la crise politique brésilienne, loin d’être réglée, est dévastatrice pour toutes les institutions et toute la classe politique ; elle atteint les fondements de la démocratie et creuse le fossé entre les deux camps qui divisent le pays. Elle marque, de toute façon, un tournant dans l’histoire de la « nouvelle république », née avec la dévolution du pouvoir aux civils et l’élaboration de la Constitution de 1988.

Comme la guerre de Troie, le coup d’État a eu lieu

Peu importent les discussions byzantines sur la qualification précise des événements politiques qui se déroulent au Brésil et la mise à l’écart, de la présidente Dilma Rousseff et, avec elle, du Parti des Travailleurs. Pour, grosso modo, une moitié des citoyens brésiliens, ce qui se passe est vécu comme un coup d’État et passera à la postérité comme tel.

La prise du pouvoir par Michel Temer et son parti, le PMDB, si intrinsèquement lié à la corruption systémique, suscite chez eux du dégoût, de la honte et de la rage mêlés. Les auteurs d’un coup d’État s’en vantent rarement. Ils préfèrent travestir leur forfait par des euphémismes, des présentations plus glorieuses ou de jolies arguties.

Ainsi en 1964, les militaires et leurs comparses civils prétendaient, en renversant le président João Goulart, accomplir une « Révolution » pour sauver la démocratie menacée par la « subversion » et – déjà – la corruption. En 2016, la fable de la « jeune démocratie » qui arrive à maturité, qui se conforme aux revendications d’une population mieux formée et plus exigeante envers ses gouvernants, qui respecte scrupuleusement sa Constitution et chasse des dirigeants corrompus et/ou incompétents selon le droit, vole en éclats devant le curriculum vitæ chargé des principaux bénéficiaires de « l’arnaque » ­— l’un des sens du mot golpe en portugais.

La plupart des députés et des sénateurs, appelés respectivement le 17 avril et le 11 mai à se prononcer sur le sort de la présidente, se sont désintéressés du motif précis de l’accusation – le maquillage des comptes publics pour cacher l’étendue des déficits et faciliter sa réélection – et sont restés hors sujet, en attaquant le bilan du gouvernement ou en se livrant à de surréalistes exhibitions.

Une petite minorité de la représentation nationale a évoqué la disproportion entre la faute reprochée à la présidente et la sanction encourue, qui déstabilise les institutions du pays. « C’est comme si on appliquait la peine de mort pour une infraction au code de la route », a plaidé une sénatrice (PT).

Un jeu de massacre institutionnel

Pour les observateurs étrangers, la légèreté avec laquelle la destitution du président de la République – une véritable bombe atomique dans un régime présidentialiste – est minimisée ne manque pas d’étonner. Si tous les dirigeants impopulaires ou jugés incompétents dans les démocraties modernes étaient destitués, peu finiraient le mandat qui leur a été attribué par le suffrage universel.

L’ancien président Lula au Palais présidentiel au moment du départ de Dilma Roussef. Vanderlei Almeida/AFP

Indépendamment du jugement que l’on peut avoir sur la politique ou la personnalité de la présidente suspendue, sa destitution affaiblit durablement, sinon irrémédiablement, la fonction. La vice-présidence, ternie par le manque de loyauté de Michel Temer, qui conspire depuis au moins un an contre la titulaire de la charge, n’est pas mieux lotie. Le Congrès national, dont la vénalité est proverbiale, s’est ridiculisé à plusieurs reprises.

Même la Cour suprême s’est montrée incohérente et partiale et a failli à sa mission de défendre la démocratie brésilienne. Elle a mis plus de trois mois à suspendre de ses fonctions le président de la Chambre des députés, Eduardo Cunha (du PMDB), mis en examen pour corruption, blanchiment et entraves à la Justice, et sans lequel il n’y aurait pas eu de procédure de destitution…

Les grands groupes de presse, TV Globo en tête, ont mené une campagne sans vergogne contre la présidente et le PT et ont perdu ce qui leur restait de crédibilité auprès d’une partie de l’opinion qui les conspue sans trêve. La Justice fédérale continue à multiplier les enquêtes et les mises en accusation de personnalités de premier plan. Bref, la « nouvelle République » n’est qu’un champ de ruines, dont émergent paradoxalement les pratiques politiques les mieux ancrées et les plus décriées.

Main basse sur le pouvoir fédéral

Michel Temer, qui va probablement invoquer le salut de la patrie et la situation économique catastrophique du Brésil pour se justifier, commence son gouvernement intérimaire par un état de disgrâce dont il lui sera difficile de sortir. Le vice-président est perçu comme un traître par tous ceux qui considèrent l’impeachment comme un coup d’État. Jusqu’en 2018, s’il tient jusque-là, ce n’est pas seulement sa politique qui sera contestée, mais sa légitimité.

Le vice-président Michel Temer prend ses fonctions de président par intérim. Marcos Correa/Brazilian Vice Présidence/AFP

Les négociations pénibles qu’il a menées pour composer son gouvernement montrent que le Planalto sera plus que jamais soumis aux pressions du Congrès, plus précisément encore, de la myriade des petits partis qui monnayent leur appui. Ce système, vieux comme la République au Brésil, est surnommé « physiologisme » : c’est le « physiologisme », l’échange d’un soutien politique contre des largesses – licites ou illicites – qui articule les relations entre le gouvernement et les partis, l’exécutif et le législatif, le niveau fédéral et celui des États.

Le « physiologisme », véritable colonne vertébrale de la corruption systémique, est évidemment dépourvu de tout contenu idéologique et est remarquable par sa compatibilité avec toutes les sensibilités. Le champion du « physiologisme » est précisément le PMDB de Michel Temer, le parti qui compte le plus d’élus, domine la Chambre et le Sénat, et figure dans toutes les majorités depuis 30 ans.

Un gouvernement de revenants

Après avoir promis un gouvernement resserré et formé de « techniciens », nommés pour leurs compétences et non sur indication politique, Temer a dû revenir à la raison et rétribuer ses anciens et nouveaux amis par divers ministères et les 10 000 postes dans l’administration fédérale que libère l’éviction du PT.

Un parti de la coalition exige la nomination de l’un des siens au ministère de la Science et technologie, qui appartient à une Église évangélique et prône l’enseignement du créationnisme ! Le gouvernement porte l’empreinte de la continuité et du conservatisme : les ministres sont de vieux briscards qui, dans la meilleure tradition physiologique, ont participé à tous les gouvernements précédents, quelle que soit leur couleur politique, de Fernando Henrique Cardoso à Dilma Rousseff, en passant par ceux de Lula.

Aucune femme ne participe pour l’instant au gouvernement, entièrement composé d’hommes, blancs, septuagénaires en moyenne. Il est vrai que la revue Veja a récemment célébré l’épouse de Michel Temer, de 42 ans sa cadette, comme « belle, réservée et au foyer » – de toute évidence, l’inverse de Dilma Rousseff. On ne saurait mieux exprimer symboliquement une certaine conception de la société brésilienne.

Il est probable que les mouvements sociaux se mobiliseront dans les jours prochains pour obtenir des élections anticipées et confier le dernier mot au peuple souverain. Michel Temer, que seulement 8 % des Brésiliens souhaitaient la semaine dernière comme président intérimaire et qui n’attire aujourd’hui que 3 % des intentions de vote, en a écarté l’hypothèse : une telle éventualité n’est pas prévue dans la Constitution. Recourir aux électeurs, a dit ce juriste réputé, serait un véritable… coup d’État.

The Conversation

Armelle Enders, Historienne, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.