L’armée de Terre a besoin de 15 000 nouvelles recrues.
L’armée de Terre a besoin de 15 000 nouvelles recrues. Ministère de la Défense

[Paris-Sorbonne - 10 mars 2016] L’armée de terre a besoin de vous !

À chaque campagne de recrutement, des images et des histoires qui s’impriment dans les esprits. Cette fois, après les attentats de 2015, c’est le métier des armes qui est mis en avant.

« Votre volonté. Notre fierté ». Ainsi s’affiche la nouvelle campagne de l’armée de terre, lancée ce jeudi 10 mars pour recruter 15 000 soldats. La fierté d’être soldat et de servir la nation est mise à l’honneur, avec des visuels qui relient très directement l’engagement sous les drapeaux et la vie opérationnelle : les opérations extérieures en Centrafrique ou dans la bande sahélo-saharienne sont explicitement citées sur les visuels.

Mais l’autre grande star de la campagne, c’est l’opération Sentinelle. Trois spots doivent être diffusés à la télévision : l’un insiste sur la valeur de fraternité que partagent ceux qui servent sous l’uniforme, un autre valorise l’engagement dans l’ensemble des opérations extérieures et un troisième est uniquement axé sur… l’opération intérieure en cours : Sentinelle (dans ses modalités actuelles, dont on sait que l’efficacité est largement débattue dans les milieux de la Défense). L’armée de terre l’annonce : en 2016, 1O 000 hommes seront engagés à l’extérieur, 11 000 à l’intérieur. Le rapport numérique est frappant. La campagne s’inscrit dans le contexte des attentats de 2015 qui a joué très directement sur la décision de revoir à la hausse les objectifs de recrutement.

Les « 400 métiers »

Or, si les armées se réjouissent de ce léger mieux dans les coupes sèches de moyens qu’elles subissent depuis des années, elles savent aussi à quel point il est difficile de recruter massivement, et dans un temps court, des jeunes gens capables de répondre aux exigences de la vie militaire. Elle l’a déjà expérimenté… il y a vingt ans. En 1996 en effet, la professionnalisation des armées est annoncée. Il faut recruter, vite et bien, pour compenser, dans les nouveaux formats de chacune des trois armées, le vide causé par la suspension du service militaire. À l’époque, la campagne est axée sur les « 400 métiers ». Les visuels insistent d’abord sur la formation professionnelle que peuvent recevoir les jeunes recrues. L’uniforme n’est qu’un élément d’habillage.

La campagne de l’armée de Terre version 1996. Ministère de la Défense

Le reproche a longtemps été fait à cette campagne et à celles qui l’ont immédiatement suivie d’avoir contribué à banaliser la fonction militaire et à en effacer la spécificité combattante. Mais il fallait séduire, se plier aux désirs d’une jeunesse confrontée au chômage de masse. Il fallait aussi, très concrètement, trouver des hommes pour occuper les postes laissés vacants. Avec l’engagement en Afghanistan, en particulier à partir de 2008, les réalités opérationnelles sont peu à peu revenues au premier plan. La jeune recrue qui se présenterait dans un centre de recrutement allait d’abord apprendre à tenir une arme et à s’en servir pour se battre ; on n’en faisait plus mystère même si tout cela était présenté sous les lumières les plus attirantes, puisque l’exercice l’exige.

Images de kaki

En 2016, il faut à nouveau recruter, vite et bien. Mais cette fois-ci, ce ne sont plus 400 métiers qui sont proposés. L’armée de terre n’en offre qu’un : celui de soldat, qui se décline en 100 spécialités. Il ne s’agit pas seulement d’une évolution formelle et sémantique, mais bien d’une évolution de fond, alors que les Français ont peu à peu redécouvert, dans la douleur et la peine, les réalités de la guerre, de l’embuscade d’Uzbin, en Afghanistan en 2008, qui causa la mort de 10 soldats français, aux attentats des rues de Paris en 2015.

Le parcours du météorologue est mis en avant dans la communication, mais aussi celui du combattant de char. Les visages des visuels et les silhouettes des spots télévisés sont ceux de vrais militaires, qui mènent des opérations bien réelles. Fini, le recours aux acteurs professionnels, comme cela avait été le cas dans la campagne de 2007. Terminé, les photos posées et les fausses manœuvres reconstituées devant la caméra. Les photos ont été puisées dans le catalogue de Thomas Goisque, un habitué des terrains de conflit et qui a suivi les militaires français à de nombreuses reprises. Les spots télévisés ont été construits à partir d’images tournées en immersion dans des unités.

Ces éléments de coulisse, les communicants de la Défense les diffusent (et cet article lui-même s’en fait, d’une certaine manière, le relais). Les Français attentifs auront donc en tête, en voyant ces images, tous ces indices qui renforcent la véracité d’un récit. Si cela a des conséquences en termes de recrutement, cela en aura aussi, bien plus largement, sur les représentations des armées que se construisent tous les citoyens. À chaque campagne de ce type, ce sont des images et des histoires qui s’impriment dans les esprits.

97 métiers proposés, contre 400 il y a vingt ans. Ministère de la Défense

Avec celle-ci, l’opération Sentinelle, qui avait déjà envahi massivement les écrans et les pages des journaux au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, gagne encore en visibilité. Cette campagne vient à son tour relayer ces images de kaki dans les rues de France. La guerre, avant, c’était là-bas. Loin. Très loin. Trop loin, même semblaient parfois dire les Français sondés sur les opérations extérieures. Avant, lorsque le kaki s’affichait massivement chez nous, c’était pour secourir les populations lors d’une catastrophe naturelle.

Les attentats ont relocalisé les treillis de l’armée de terre sur le territoire national, dans une mission dont la continuité avec les guerres menées au loin est clairement affirmée. Ceux qui s’engageront le feront aussi pour cela.

The Conversation

Bénédicte Chéron, Historienne, chercheur-partenaire au SIRICE, Université Paris-Sorbonne – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.