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La punaise adulte Halyomorpha. Romain Garrouste, Author provided

[MNHN - 10 octobre 2016] La punaise diabolique, cette créature urbaine

La punaise diabolique, de son nom scientifique Halyomorpha halys, est aujourd’hui présente dans des jardins parisiens. Appel à la vigilance contre cette espèce invasive.

La punaise diabolique est aujourd’hui bien installée à Paris et en Europe. Petite chronique d’une invasion silencieuse, au cœur de Paris et dans plusieurs régions en France.

En 2012, durant la rédaction d’un ouvrage sur les Hémiptères de France (des insectes qui sont pourvus d’un rostre piqueur : punaises et autres pucerons), je découvrais une nouvelle espèce invasive en plein Paris, au cœur du Jardin des Plantes.

Halyomorpha halys, est une grosse punaise Hémiptère Pentatomide grise (jusqu’à 1,7 cm) originaire d’Asie (Chine, Corée, Japon) qui est partie envahir le monde depuis une vingtaine d’années, via les transports et activités humaines.

En septembre 2016, je trouvais à nouveau cette espèce dans un square parisien du Ve arrondissement : à l’état de larve, ce qui signifie qu’il y a reproduction. Il s’agit, à Paris, d’une invasion peu spectaculaire malgré la grosse taille de l’insecte et son manque de discrétion à l’automne, où elle cherche à rentrer dans les maisons. C’est ce comportement qui lui a donné son nom de « diabolique », également à cause de ses redoutables capacités de ravageur de cultures diverses. Il ne faut pas la confondre avec sa cousine, la punaise des lits Cimex lectularius elle aussi bien « diabolique » par d’autres aspects (hématophage, allergène et tenace…) ; mais c’est une autre histoire.

À l’assaut des États-Unis et de l’Europe

Après la découverte surprenante de cet insecte je découvrais qu’elle avait également était détectée à Strasbourg où elle semble également se plaire. C’est d’abord en Suisse que cette espèce a été trouvée en Europe vers 2010. Depuis 2012 elle a été repérée dans plusieurs pays européens, notamment au sud (Italie, Grèce) puis en Hongrie. Elle commence à apparaître dans le sud de la France où je l’ai repéré pendant l’été 2015 (Var, Monaco, Menton). Cela, notamment, grâce à des initiatives de sciences participatives où le public s’investit. En automne 2015, des dizaines d’individus ont été observés au Jardin des Plantes, larves et adultes, puis dans les bâtiments.

Mais c’est aux États-Unis (depuis 2001, aujourd’hui dans 41 États) et maintenant au Canada que cette espèce a défrayé la chronique. Ce sont les Américains de la côté Est qui ont qualifié de diabolique cette espèce (« wicked bug ») : elle y détruit des récoltes (pommes, poires, et cultures maraîchères comme tomates, poivrons, etc.). Elle horrifie les habitants quand elle cherche, à l’automne, à se réfugier dans les maisons. Parfois, il y a des milliers d’individus dans un bâtiment. Elle est heureusement inoffensive mais des images et vidéos inquiétantes circulent sur Internet, et une économie se développe pour lutter contre elle, dans les habitations ou dans les cultures.

« City lover »

Halyomorpha halys est une grosse punaise très polyphage (plus de 120 plantes hôtes, dont un très grand nombre d’espèces cultivées et ornementales) : c’est donc un ravageur sérieux de nombreuses cultures, notamment fruitières. Elle s’attaque à tous les organes végétatifs et provoque des dégâts importants sur les fruits. L’une de ses caractéristiques est d’apprécier les zones urbaines, les jardins, et en hiver, de se réfugier dans les habitations, quelquefois en masse. Aux États-Unis c’est une véritable nuisance : en plus des dégâts aux cultures, des cas d’allergies ont été signalés. Des programmes de lutte biologique à l’aide de parasitoïdes sont à l’étude ou encore l’utilisation de phéromones pour les attirer.

Nous n’en sommes pas encore là, mais la question se pose sur les moyens d’action contre cet insecte. D’ores et déjà, l’ANSES a émis quelques préconisations, relatives notamment à l’information. Quant à l’INRA, elle a lancé un programme d’inventaire participatif, de même que l’Inventaire national du patrimoine naturel avec le Museum national d’histoire naturelle (INPN/MNHN).

Pendant que l’on tergiverse, l’invasion continue

Une larve halyomorpha. Romain Garrouste, Author provided

Mais bien peu de publicité a été faite à cette invasion silencieuse. Il n’est probablement pas possible d’agir véritablement, mais au moins la vigilance et l’information doivent être de mise, comme le souligne le rapport de l’ANSES. En Italie, pas moins de 2 colloques réunissant scientifiques et agronomes ont été consacrés à cette espèce en 2015, avec une enquête participative en 2013, dès la détection de l’espèce.

Pourquoi est-ce si important ? Une espèce invasive est une espèce qui étend relativement brusquement son aire de répartition et qui s’ajoute à la faune locale, voire la remplace. À défaut d’un plan d’action (éradication ou contrôle) souvent difficile à mettre en œuvre, informer sur la progression est la meilleure solution. Elle implique une vigilance et une anticipation éventuelle des nuisances potentielles. Surtout, elle permet d’éviter de mauvaises décisions : mauvaises identifications, traitements pesticides intempestifs inutiles, etc.

Sans information, pas de détection, ou alors fortuite (mais qui chasse et étudie les insectes dans les villes ?). Il est alors difficile de connaître la répartition véritable de ces « aliens ». Il ne faut pas oublier non plus que les déplacements d’espèces sont aussi naturels, par exemple à la faveur de changements climatiques : la notion d’espèce invasive n’est pas toujours simple.

Importance de la taxonomie

L’histoire de la punaise diabolique permet de mettre l’accent sur l’histoire naturelle et la taxonomie. La connaissance des organismes qui nous entourent ne doit pas être abandonnée. Que ce soit dans le milieu naturel, cultivé ou dans le cadre de la nouvelle écologie urbaine, elle est nécessaire pour rester vigilant, pour reconnaître des espèces d’intérêt médical ou agronomique (on parle de biosécurité). N’abandonnons pas la taxonomie et la systématique au profit des approches strictement moléculaires où le biologiste passe plus de temps devant son ordinateur que sur le terrain…

Appel à contributions : nous cherchons des informations sur la répartition de la punaise diabolique, notamment dans Paris, ailleurs qu’au Jardin des Plantes : l’automne est la saison où cette espèce adore les murs ensoleillés, juste avant de chercher des abris pour l’hiver et entrer dans les maisons.

The Conversation

Romain Garrouste, Chercheur à l'Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité UMR 7205 MNHN-CNRS-UPMC-EPHE, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) – Sorbonne Universités

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.