Encore une punaise « diabolique » : quand The Conversation fait de la science participative

Cette espèce de punaise qui se nourrit sur les conifères a, comme la punaise diabolique, la fâcheuse tendance à se masser dans les habitations en début d’hiver.

Notre précédent article sur la punaise diabolique s’achevait par un appel à contribution. Il a été fructueux ! Une autre invasion, celle-là silencieuse, a ainsi été mise au jour : celle d’un autre Hémiptère, le Leptoglosse américain (Leptoglossus occidentalis).

Cette espèce de punaise qui se nourrit sur les conifères (jeunes pousses et graines) a envahi l’Europe depuis l’Italie et est maintenant bien implantée en France depuis 2005. Discrète durant l’année, elle a, comme la punaise diabolique, la fâcheuse tendance à se masser dans les habitations en début d’hiver.

L’appel à contribution a permis de révéler la réalité de cette invasion à travers des réponses émanant de toute la France. The Conversation permet donc aussi de faire de la science participative. Nous remercions les internautes contributeurs qui ont permis cette confirmation. Voici donc quelques informations sur cette espèce, elle aussi un peu diabolique par certains aspects mais sans comparaison avec le potentiel négatif de la punaise diabolique Halyomorpha halys pour nos cultures.

Le plus gros Coreidae de la faune de France

J’ai découvert cette espèce pour la première fois dans le Var, un premier décembre 2006. Elle s’était invitée sur une cafetière au petit matin et arborait son look camouflage et ses tibias renflés. Sans aucun doute, je reconnaissais là une espèce invasive (inconnue pour moi de la faune de France) et finissait par identifier l’une des espèces de punaise invasive déjà fameuse en Italie : Leptoglossus occidentalis, partie depuis 1999 des États-Unis pour l’Europe.

Leptoglossus occidentalis adulte sur un pin. DN HEMI leptoglossus lgt/Garrouste MNHM, Author provided

Par sa taille (jusqu’à 2,5 cm), qui en fait l’un des plus grands représentants de la famille des Coreidae en Europe, sa forme allongée et ses motifs bicolores, cette espèce est assez facile à reconnaître. Elle est inoffensive mais elle a fait parler d’elle, aux États-Unis, par son habitude de se rassembler dans les maisons en début d’hiver, quelquefois en très grand nombre. Une phéromone émise par les mâles serait responsable de ce phénomène. Comme la plupart des punaises, Leptoglossus émet des substances odorantes, avec les glandes ventrales, pour se défendre, mais elles sont beaucoup moins fortes et désagréables que la plupart des punaises européennes.

La conquête de l’Est

Originaire de l’ouest des États-Unis cette espèce (« Western conifer seed bug » est son nom vernaculaire, littéralement, la punaise occidentale des graines de conifères), est finalement partie un jour à la conquête du continent américain, puis de L’Europe. Elle était probablement bloquée par les Montagnes Rocheuses qui barrent les USA du Nord au Sud avant de trouver un moyen de se propager au-delà de ses limites naturelles.

Elle a commencé son expansion dans les années 1950 (1956 dans l’Iowa, l’Illinois dans les années 1970, New York en 1990). La première mention européenne est en Italie en 1999. En France, elle a été découverte par les services de protection des végétaux du Havre, dans un container de planches de chêne américain en mai 2006. Il s’agit probablement d’une introduction indépendante de la voie « italienne » qui l’a fait remarquer dans les Alpes Maritimes puis le Var dès 2006. Les capacités de vol de Leptoglossus ne sont probablement pas étrangères à cette rapide progression à partir d’une ou plusieurs introductions via des importations. Elle est maintenant partout en France, jusqu’à plus de 1 000 mètres d’altitude.

Détecteur de chaleur

Cette punaise a une particularité : elle possède des détecteurs de chaleur infrarouge sur l’abdomen qui lui permet de repérer les cônes de conifères (pins, sapins) et leurs graines dont elle se nourrit. Ces végétaux dégagent une sorte de rayonnement, ce qui permet au Leptoglosse d’imiter certaines punaises hématophages, capables de détecter la chaleur animale… de leurs hôtes. Peut-être que ces récepteurs lui confèrent la possibilité de détecter les fenêtres mal fermées où elles se faufilent en début d’hiver, tel un détecteur de fuite thermique ?

Certaines observations ont montré un impact sur la production de graines de conifères d’intérêt économique, ce qui fait considérer le Leptoglosse comme un insecte nuisible aux États-Unis. Il n’y a pas encore d’étude en France à ce sujet.

La taxonomie au cœur de la biosécurité

Cet exemple va dans le sens de ce que nous disions déjà précédemment dans The Conversation sur la nécessité du maintien d’une activité de veille sur les espèces invasives, passant par une bonne connaissance des espèces de notre environnement. Cela est utile à la biosécurité en général mais aussi au développement nécessaire d’observations et d’applications issues de la Nature (comme le biomimétisme ou la bioinspiration). Il s’agit d’avoir une connaissance aboutie de la Nature, et notamment de comprendre le rôle de la biodiversité sur les services écosystémiques. La taxonomie et la systématique des organismes sont à la base de ces connaissances. La science citoyenne est l’une des solutions pour accroître la connaissance, mais cela passe essentiellement par le maintien de ces disciplines dans les formations universitaires (dont les écoles agronomiques).

Romain Garrouste,Chercheur à l'Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité MNHN-CNRS-UPMC-EPHE.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.