Fronton du Musée de l'Homme

Culture en sous-sol : quand le Muséum était sens dessus dessous

Lors de la préparation de la célébration du deuxième centenaire de la Déclaration des droits de l’homme, Henry de Lumley, professeur de préhistoire au Musée de l’Homme, diffusa en septembre 1983 son premier « Projet de rénovation du Musée de l’Homme » : un « musée de l’histoire des civilisations », avec une grande réserve souterraine de 10 000 m2 à creuser en sous-sol sous les jardins du Trocadéro.

Une étude des carrières effectuée en 1980 par le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), avait montré qu’une seule petite zone de carrières subsistait du côté Passy du Palais de Chaillot, le long du musée.

Carte de Chaillot. La Cigale, CC BY

Selon le « Rapport d’étude préliminaire à l’aménagement souterrain » de l’architecte Heim de Balsac (mars 1984), « ce projet était parfaitement réalisable » : à proximité immédiate du bâtiment, la zone d’anciennes carrières sous les jardins du Trocadéro a déjà été comblée en grande partie et il n’y a pas à proximité de réseaux d’éclairage publics, d’adduction ou d’évacuation des eaux. En mai 1986, le projet préliminaire de restructuration des locaux du musée de Lumley ne présente pas non plus d’analyse des sols qui montrerait que des creusements sont possibles, sur les plans techniques et financiers.

Creuser sous le Musée de l’Homme

En 1991, l’architecte Jean‑Jacques Meyfredi, conservateur du Palais de Chaillot, se rallie au projet, datant de 1960, du conservateur précédent, Jean de Mailly, qui avait envisagé de loger une salle de conférences souterraine à l’emplacement de l’actuel parking du Musée de l’Homme. Sa proposition est de creuser trois niveaux souterrains de réserves, d’une surface de 600 m2 chacun, permettant d’aménager des espaces de conservation fonctionnels. Une grande salle de conférences serait aménagée en sous-sol, avec entrée indépendante sous le parking, comme une « bibliothèque-photothèque au niveau supérieur, s’éclairant à la fois zénitalement et sur la cour » (février 1992). Les réserves de livres seraient situées dans quatre niveaux souterrains, ce qui supprimerait le problème du stockage de livres dans les étages.

Mais la roche est trop dure pour que le creusement des quatre niveaux souterrains proposés soit envisageable : dans les années 2010, au moment de la préparation du Musée de l’Homme nouveau, les entreprises rencontreront de grandes difficultés pour creuser le sol afin d’installer les nouveaux ascenseurs.

Le rapport Jérôme Dourdin

Le secrétaire d’État aux Grands Travaux, Émile Biasini, désigne fin 1988 Jérôme Dourdin comme programmateur de la rénovation du Musée de l’Homme. Son premier texte Point sur le Processus de Rénovation (daté du 26 juillet 1991, communiqué au musée le 19 septembre), choque par son ton (outre par le niveau de ses honoraires, de 600 000 francs) : « Les laboratoires sont actuellement dispersés, les équipes ne sont pas constituées, et l’éparpillement favorise l’ignorance dans laquelle vivent les équipes. Les réserves [à collections] sont bondées, peu gérées et présentent des conditions de conservation totalement inadaptées à la sauvegarde des objets ». Le creusement de réserves à collections sous une partie des jardins est déclarée d’un « coût probablement très élevé, dans des conditions écologiques contestables » ;

« Trop onéreux », mais sans précision ni chiffre. Une construction sur un site extérieur, non défini, est préconisée. Aucune étude de gain de surfaces par des entresolements réalisables n’a été effectuée ; rien sur les projets de creusement des sous-sols du bâtiment, ni sur les aménagements possibles avec installation de compactus dans les réserves. Et toujours pas d’étude critique sur la possibilité des creusements du sol. Le rapport Françoise Héritier-Augé datant de 1990-1991 préconisait, lui, de ne pas « déplacer les installations parisiennes existantes de ce musée, compte tenu de leur histoire et de leur place dans l’imaginaire du public ».

Théâtre national de Chaillot. LPLT/Wikipedia, CC BY-SA

Le ministre de la Culture, Jack Lang, décida la transformation profonde de l’ancien théâtre pour le nouveau « Théâtre National de Chaillot » de 1982. C’est en partie à cause des difficultés rencontrées alors que É. Biasini refusera en 1992 la construction de réserves souterraines au Musée de l’Homme, alors que les espaces proposés se trouvaient bien hors de la zone des anciennes carrières.

La « Mission interministérielle des grands travaux » avait demandé une étude au Bureau d’Études Techniques Sechaud et Bossuyt. Son rapport daté d’avril 1994, « Étude de faisabilité d’extension en sous-sol du Musée de l’Homme », indique que la réalisation d’une bibliothèque et de ses magasins sur sept niveaux sous l’actuel parking du musée, ainsi qu’une emprise de réserves crées sur cinq niveaux et demi sous les jardins du Trocadéro, restait la solution la moins coûteuse pour la création d’espaces modernes et sécurisés.

Nommé fin août 1994 directeur du Muséum national d’Histoire naturelle, Henry de Lumley fit adopter par le Conseil d’administration du Muséum un « programme de travaux en sous-sol du musée de l’Homme » pour la création de réserves à collections, « qui offrirait une alternative à la construction sur un terrain situé à Saint-Denis-Aubervilliers ». Ses amis sont alors au pouvoir : Nicole Ferrier (conseiller technique enseignement supérieur-recherche auprès de M. Balladur, premier ministre), Claude Lebrun, conseiller technique auprès du ministre de l’Enseignement supérieur, François Fillon. Les deux lui assurent que la réunion interministérielle du 27 octobre 1994 a prévu 200 millions au budget de l’État pour la rénovation du Musée de l’Homme.

Un nouveau musée pour les arts premiers

Jacques Friedmann (ancien directeur de cabinet de Jacques Chirac, chargé de mission successivement auprès de Jacques Chirac et d’Édouard Balladur, président du Conseil d’administration de l’Union des Assurances de Paris, 1993-1997), va être chargé par le président de la République, Jacques Chirac, de « réfléchir à la création d’un musée qui regroupera les collections du musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie et celles du laboratoire d’ethnologie du Musée de l’Homme ». Une Commission est créée par Alain Juppé pour l’assister, en janvier 1996.

Cette « Commission Friedmann » commande au département Programmation du Musée du Louvre une « étude de faisabilité d’implantation d’un musée moderne des arts premiers dans les locaux du Musée de l’Homme » ; elle rend sa copie en juillet 1996. Les recommandations de l’équipe du Louvre recouvrent largement celles d’Henri de Lumley : départ du musée de la Marine vers la Porte Dorée (libérant 7 700 m2 pour le nouveau musée du Trocadéro), création de surfaces nouvelles par creusement de réserves en sous-sol sous le bâtiment (7 600 m2 préconisé).

Pour obtenir la création de réserves enterrées au nouveau musée Guimet tout proche, Jean‑François Jarrige, président de ce musée, s’était heurté aux réticences des programmeurs. Il avait dû leur faire constater que le creusement de la colline pour l’extension d’un garage proche s’était déroulé sans problèmes, mais le sol n’est pas le même là-bas.

Démantèlement du Muséum

Le 10 septembre 1998, le directeur du Muséum entérine le départ des collections du laboratoire d’Ethnologie, acceptant ainsi le démantèlement du Muséum, contre l’espoir que la préhistoire et l’anthropologie fassent l’objet d’une présentation rénovée au Musée de l’Homme. Il charge une technicienne, Bernadette Robbe, « de coordonner le programme ». Au Quartier Latin, les nouveaux locaux du Collège de France rénové seront inaugurés par le Président de la République, le 18 septembre de la même année, après creusement d’espaces nouveaux dans les sous-sols.

Les réserves du nouveau musée du quai Branly ont été installées en sous-sol, en bord de Seine, après creusement du lit de la fin du XVIIIe siècle et l’édification, en dernière minute et en urgence, d’un mur de séparation. Logiquement, dès le premier orage, une partie des réserves a été inondée par le reflux des égouts. Comme pour les nombreux autres musées installés en bord de Seine – le Musée du Louvre, le Musée d’Orsay, sans compter le Grand Palais –, le ministère de la Culture étudiera le risque pour les collections de l’État de l’attendue « crue centenaire ». Des parties importantes de collections ont été transférées dans des bâtiments de réserves installées en banlieue. Mais le musée du quai Branly est d’une étonnante discrétion sur le sujet. Des chercheurs ayant voulu voir une collection, il leur a été répondu qu’on ne savait pas où elle était.

Auteur

Bernard Dupaigne

directeur émérite au Musée de l'Homme, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) – Sorbonne Universités