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« Avec les instituts Sorbonne Universités, nous fabriquons les disciplines de demain »

Opus, l’Observatoire des Patrimoines de Sorbonne Universités, dont le colloque inaugural a eu lieu les 17 et 18 octobre 2016, est le dernier en date. Les autres sont le Collegium Musicae, l’Institut des sciences du calcul et des données, l’Institut universitaire d’ingénierie en santé et l’Institut de la transition environnementale Sorbonne Universités. La communauté dispose aujourd’hui de cinq instituts thématiques associant chacun plusieurs disciplines et établissements. Quels en sont les enjeux ? Réponses de Thierry Tuot, président de Sorbonne Universités.

A quelle stratégie répond la création des instituts ?

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Thierry Tuot, président de Sorbonne Universités

La base de notre stratégie c’est la recherche : nous construisons une université internationale de recherche, et en faisant de la recherche de très haut niveau, nous faisons de la formation de très grande qualité. Pourquoi cet objectif passe-t-il par la création d’instituts transversaux ? Parce que la recherche, demain, devra s’affranchir des divisions classiques entre disciplines. Bien sûr, nous ne progresserons que si nous demeurons les meilleurs dans nos domaines d’excellence. Mais l’avenir, ce sont des disciplines qui n’existent pas encore et qui se trouvent à la frontière des domaines académiques traditionnels. La seule façon de les faire émerger est de donner aux chercheurs d’horizons différents l’opportunité de confronter leurs savoirs et leurs expériences. Et, contrairement à ce que l’ont pourrait croire, ils ont beaucoup à faire ensemble. Chacun de nous a par exemple en tête l’image de l’archéologue dégageant une pièce de la terre avec son pinceau, mais nous avons un peu de mal à la raccorder à ce que la presse appelle le big data. Pourtant, c’est exactement ce que nos chercheurs sont en train de faire. Quand vous fouillez un site, vous accumulez énormément de données. Si vous savez utiliser les outils de calcul scientifique et d’imagerie pour les traiter, bâtir des représentations 3 D du site, tester des hypothèses, etc., vous créez une nouvelle discipline. Avec les instituts Sorbonne Universités, nous fabriquons les disciplines de demain. 

Cinq thématiques ont été retenues : pourquoi celles-ci en particulier ?

Il y a en a sans doute d’autres et peut-être de nouveaux instituts verront-ils le jour par la suite. Ces cinq thématiques sont celles qui ont émergé avec les programmes interdisciplinaires financés par Sorbonne Universités ces dernières années : Convergence, SATS-SU… Celles sur lesquelles des dynamiques de projets se sont nouées entre des laboratoires, des lieux de formation, des domaines d’excellence, des équipes, des individus… Car ces instituts émanent de la base, de l’intuition des chercheurs sur ce que sera la recherche de demain. Les cinq instituts ont la caractéristique d’être très interdisciplinaires et, pour la plupart, en prise directe avec des questions de société, ce qui n’est sans doute pas un hasard. C’est notamment le cas de l’Institut de la transition environnementale ou de l’Institut universitaire d’ingénierie en santé, qui confronte médecine, sciences humaines et sciences de l’ingénieur pour concevoir des technologies répondant à des problématiques comme le vieillissement de la population et le maintien des personnes à domicile. C’est aussi le cas d’Opus, l’Observatoire du patrimoine. La numérisation, par exemple, va donner lieu à de nouvelles formes de conservation et d’accès au patrimoine, ce qui renvoie à notre responsabilité sociale : préserver le patrimoine, c’est bien ; le rendre plus accessible à la société qui le détient, c’est encore mieux.

Qu’attendez-vous précisément des instituts côté recherche ?

La recherche à Sorbonne Universités est d’abord fondée sur la liberté. Notre objectif en tant qu’administratifs, c’est d’accompagner les chercheurs dans la route qu’ils tracent pour faire émerger la recherche de demain, mais, fort heureusement, ce n’est pas nous qui décidons du résultat. En revanche, ce qui est sûr, c’est que la bonne administration fait de la bonne recherche, alors que la mauvaise administration, celle qui se focalise sur les structures et les procédures, aboutit à de l’académisme au sens négatif du terme. Donc, voilà : pas d’art officiel, pas de cahier des charges. L’idée n’est pas de contraindre les chercheurs, mais, au contraire, de libérer de l’espace. De supprimer des frontières académiques et administratives pour qu’ils puissent travailler ensemble sans passer leur temps à demander des autorisations, des délégations, parce qu’ils dépendent de personnes morales différentes.

Est-ce à dire que ces instituts simplifieront la vie des chercheurs ?

Ils sont faits pour ça. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ce ne sont pas des institutions. Il ne s’agit pas de créer de nouvelles structures, ce qui reviendrait à refermer de nouvelles frontières. Un institut, c’est un espace stratégique symbolique – un forum –, où les chercheurs se retrouvent pour confronter leurs domaines d’excellence. Un espace dont la gouvernance est extrêmement légère : un comité de direction, un chef de projet pour mettre en œuvre des actions de coordination et un conseil d’orientation stratégique extérieur pour les aider à définir une trajectoire et à porter un regard critique sur leur action. Les chercheurs demeurent dans la structure qui est la leur traditionnellement dans l’univers académique, mais ils disposent de cet espace pour explorer de nouvelles voies de recherche interdisciplinaires.

Ont-ils une mission de formation ?

Ils n’ont pas de mission de formation en propre, car Sorbonne Universités dispose déjà d’instruments transversaux dans ce domaine : notamment le Collège des licences, le Collège doctoral, et les Labex côté masters. Mais leurs projets de recherche donneront lieu à des doctorats et devraient irriguer les licences et les masters, soit en faisant évoluer leur contenu, soit parce qu’ils rendront nécessaires de nouvelles formations. Demain, peut-être faudra-t-il créer des formations mixtes sciences humaines et big data, parce qu’il apparaîtra impossible de poursuivre dans certaines disciplines sans intégrer cette nouvelle donne. C’est un exemple, mais, forcément, les instituts auront des retombées sur la formation et nous sommes prêts à soutenir de l’expérimentation en la matière. 

Comment les positionnez-vous par rapport au projet de fusion de l’UPMC et de Paris-Sorbonne ?

Les instituts sont les précurseurs de la fusion. Ce sont des espaces conçus pour faire tomber des barrières ; la logique de la fusion est la même : faire tomber les barrières entre l’UPMC et Paris-Sorbonne. Pour les instituts, comme pour le reste, ce sera un énorme facilitateur. Imaginons un institut réunissant l’UPMC, Paris-Sorbonne et l’UTC : aujourd’hui, pour tout euro de l’Idex que lui verse la structure appelée Sorbonne Universités, il faut faire intervenir quatre agents comptables, signer un contrat avec chaque établissement… Demain, en réunissant l’UPMC et Paris-Sorbonne, nous aurons éliminé une partie de ces frontières administratives. C’est pour cela qu’on fait la fusion : pour gagner en fluidité, en temps, en argent, et pour réinjecter le temps et l’argent économisés dans nos programmes scientifiques. Quand le jury international a retenu notre projet d’Idex en 2012, c’était pour l’excellence de notre recherche, pas pour nos compétences en sciences administratives. En supprimant des barrières administratives, nous conforterons cette excellence.