L'ingénierie pédagogique : un nouveau métier au sein de l'université

Le 15 octobre, Sorbonne Universités a ouvert son premier MOOC sur edX : « A la découverte du théâtre classique, réalisé par l’Université Paris-Sorbonne. A cette occasion, zoom sur l’un des acteurs clés de la production d’un MOOC, comme de tout module d’e-learning : l’ingénieur pédagogique. Explications avec Christèle Goulevant, qui exerce ce métier à Paris-Sorbonne.

Quel est le rôle d’un ingénieur pédagogique dans la production d’une formation en ligne ?

Il s’agit d’accompagner la scénarisation des contenus de la conception à la réalisation, de veiller à la qualité du produit dans l’ensemble du process de production, au respect des délais, de planifier et coordonner les étapes de conception et de réalisation, et de mobiliser les acteurs, qui outre le professeur, interviennent dans le projet. Pour ce MOOC sur le théâtre, par exemple, plusieurs services de Paris-Sorbonne ont été impliqués : l’informatique pour les aspects techniques concernant la plateforme universitaire américaine sur laquelle est diffusée la formation (EdX), le juridique, notamment pour les questions de droit d’auteur, et surtout l’audiovisuel pour filmer les cours, mais aussi les services communication pour la diffusion de la sortie du MOOC. Par ailleurs, l’équipe compte un chef de projet qui est maître de conférences et pilote les MOOCs auprès de la présidence de Paris-Sorbonne, un second ingénieur pédagogique, ainsi qu’un technicien audiovisuel à temps plein. Un MOOC se composant entre autres de séquences de cours filmées, il est en effet important d’avoir l’appui d’un expert technique pour la gestion des tournages, les montages vidéo, etc. Enfin, nous avons aussi fait appel à des intervenants extérieurs, en particulier à des comédiens professionnels de théâtre pour les scènes extraites des œuvres étudiées. 

En quoi l’ingénieur pédagogique accompagne-t-il la scénarisation des contenus ?

Il définit avec le professeur comment structurer et présenter le contenu des cours pour faciliter la compréhension et l’apprentissage, ce qui pose la question des objectifs pédagogiques. Pour le MOOC sur le théâtre, le professeur, Georges Forestier, rédigeait les cours et, paragraphe par paragraphe, j’évaluais avec lui ce qu’il attendait des apprenants : quelles connaissances et quelles compétences s’agissait-il de leur transmettre ? C’est un travail assez long, car les réponses doivent être précises. Comprendre la réalité du théâtre classique, par exemple, n’est pas un objectif pédagogique. En revanche, être capable de citer les auteurs de théâtre du XVIIe siècle qui sont intervenus dans la création et l’évolution d’une pièce de théâtre en est un. Il existe des objectifs relatifs à la connaissance, à la compréhension, à l’application, à l’analyse, à l’évaluation et à la synthèse, ce qui est déterminant dans le développement du contenu. 

Quels ont été les partis pris pour le MOOC sur le théâtre ?

Le MOOC étant destiné à un large public, il fallait notamment que les cours soient accessibles. Pour faciliter leur appropriation et les rendre attractifs, nous les avons étayés d’une iconographie assez riche. Nous avons également réalisé quelques infographies et une animation montrant comment des salles de jeu de paume ont été transformées en théâtres à l’époque classique. Par ailleurs, tous les cours ne se déroulent pas sous la forme d’un cours magistral. Nous avons essayé de tourner dans des lieux en lien avec le sujet : dans un théâtre, dans une salle de bibliothèque avec des ouvrages d’auteurs de théâtre du XVIIe siècle, devant la Chapelle de la Sorbonne, en présence d’étudiants de Georges Forestier sous une forme proche du séminaire…

Pour les enseignants-chercheurs, c’est une approche très nouvelle : comment la perçoivent-ils ?

C’est un simple changement de point de vue. En général, les universitaires n’ont pas à rédiger leurs cours in extenso. Or, dès qu’il s’agit d’e-learning, c’est indispensable pour que l’ingénieur pédagogique puisse intervenir sur la scénarisation et que l’équipe de production puisse réaliser les cours. Pour un MOOC, par exemple, il faut préparer des scripts et le professeur doit les respecter lors du tournage. En outre, les enseignants-chercheurs sont habitués à élaborer leurs enseignements le plus souvent seuls, alors qu’une formation en ligne suppose une démarche collaborative. Dans le cas d’un MOOC, ils doivent travailler avec des ingénieurs pédagogiques qui leur demandent de reprendre leurs textes, avec un caméraman, un preneur de son, un étudiant maîtrisant suffisamment bien le sujet pour répondre aux questions du public sur le forum de la plateforme après chaque cours… Les enseignants sont très motivés par cette approche nouvelle : travailler avec une équipe et découvrir de nouveaux modes de transmission des savoirs universitaires. 

Sur quels autres projets de Sorbonne Universités avez-vous travaillé ?

J’ai été recrutée en 2014 par un jury comportant des représentants de l’UPMC, de Paris-Sorbonne, du Muséum national d’histoire naturelle et de l’UTC pour intervenir sur un projet d’e-learning dans le cadre du Collège des licences. Il s’agissait de faire travailler ensemble des enseignants des quatre établissements pour amener des étudiants de L1 de toutes disciplines à réfléchir sur la science, ceci en couplant des aspects littéraires et scientifiques. Nous avons réalisé un parcours intitulé Si on parlait science, qui comporte cinq modules de cours. Là encore, ma mission en tant qu’ingénieur pédagogique était d’aider les enseignants à mettre en forme leurs contenus pour en faciliter l’acquisition. Nous avons fait le choix d’une approche pédagogique différente selon les thèmes et les messages qu’ils souhaitaient délivrer. Par exemple, une fiction sur un sujet de chimie avec un professeur de littérature, une scénarisation autour des fausses vérités avec un professeur d’histoire et de philosophie des sciences ou encore une sorte test de personnalité avec un professeur de biologie pour un module appelé Êtes-vous préparé(e) à la science ? : l’étudiant doit répondre à des questions et ses réponses déterminent le contenu du cours. C’est à l’issue de cette mission, qui était financée par Sorbonne Universités, que j’ai été recrutée à la cellule Tice (Technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement) de Paris-Sorbonne pour développer des formations en ligne.

Quel a été votre parcours avant d’intégrer la communauté ?

J’ai toujours été intéressée par l’enseignement. En 1995, j’ai suivi un DESS en ingénierie des médias pour l’enseignement. Une formation pionnière : à l’époque, il n’existait que deux DESS de ce type en France. Après mon diplôme, j’ai été recrutée comme chef de projet multimédia à l’Onisep. Ensuite, j’ai rejoint l’université d’entreprise du groupe Accor, où j’ai géré pendant dix ans une équipe de chefs de projets juniors réalisant des modules d’e-learning, des CD-ROM, des simulateurs ou des serious games de formation pour les salariés du groupe. J’ai également donné des cours sur la pédagogie et réalisé des formations pour les enseignants et formateurs.

Quels sont vos prochains projets à Paris-Sorbonne ?

Nous venons de lancer la conception d’un MOOC sur le christianisme et la philosophie au premier siècle de notre ère qui doit sortir début 2016, ainsi qu’un MOOC sur les techniques de la sculpture, et nous avons déjà réalisé un deuxième tome pour le MOOC sur le théâtre classique qui doit également sortir en 2016.