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« Jeter des passerelles entre des mondes culturels et sociaux ne communiquant pas forcément »

Sophie Albert est maître de conférence en littérature médiévale et chargée de mission Vie culturelle et ouverture sur la cité à Paris-Sorbonne. Directeur du centre Clignancourt, Frédéric Billiet est aussi musicologue, professeur de musique médiévale et délégué à la Vie étudiante à Paris-Sorbonne. Regards croisés sur la politique d’ouverture du centre Clignancourt sur son territoire.
Portrait de Sophie Albert © Paris-Sorbonne

Quelle est la genèse de Quartiers libres à l’université ?

Frédéric Billiet : Quartiers libres à l’université est un des fruits d’une volonté politique très forte de l’ancien président de Paris-Sorbonne, Georges Molinié, et de son successeur, Barthélémy Jobert, d’ouvrir l’université sur son territoire. Dès le lancement du projet de rénovation et d’agrandissement du site de Clignancourt, qui a duré de 2009 à 2013, Georges Molinié avait souhaité y associer les acteurs locaux pour que le nouveau centre n’apparaisse pas comme une sorte de forteresse du savoir. Et avant même la pose de la première pierre, nous avons organisé une douzaine de réunions avec les associations du quartier et les services de la mairie du XVIIIème arrondissement pour étudier les synergies possibles avec l’université.

À part Quartiers libres à l’université, quelles ont été les retombées ?

F. B. : Aujourd’hui, par exemple, les équipements sportifs du centre Clignancourt sont, dans la mesure du possible, ouverts à des clubs du quartier et sa bibliothèque est accessible aux habitants. A l’inverse, nos étudiants ont accès aux cours de tennis et au stade proches du centre. De plus, le COSU (Chœur et Orchestre Sorbonne Universités) s’investit de plus en plus dans la vie culturelle du quartier. Il organise régulièrement des concerts à la bibliothèque et à l’auditorium du centre universitaire, qui sont ouverts au public et rencontrent un vrai succès. En mai, il a par exemple clôturé la saison par un concert de musiques de films qui a fait salle comble, avec beaucoup d’habitants du quartier et d’enfants des écoles. Il propose aussi des concerts participatifs invitant le public à chanter et jouer avec ses choristes et ses musiciens, qui attirent également beaucoup de monde. C’est une vraie satisfaction, car lorsque nous avions souhaité qu’il se produise à Clignancourt, et pas seulement en Sorbonne, beaucoup pensaient que nous n’aurions pas de public.

Sophie Albert : Cette année, le COSU a également fait une exposition de photos et un concert à la bibliothèque du quartier, et un concert à la Recyclerie : un nouveau lieu aménagé dans une ancienne gare du réseau de petite ceinture, à la Porte de Clignancourt. De son côté, le centre de Clignancourt a accueilli pendant un mois une exposition et différentes manifestations d’une des associations très impliquées dans Quartiers libres à l’université : La Sierra Prod, qui fait de l’éducation populaire autour de la photo, de la vidéo et de la musique et qui travaille notamment sur la mémoire des quartiers en pleine mutation des Portes Montmartre et de Clignancourt. C’est une manière de renforcer les liens avec les acteurs et associations du quartier que nous souhaitons développer. 

La mairie du XVIIIème arrondissement est-elle partie prenante de Quartiers libres à l’université?

S. A. : Elle nous soutient de plus en plus fermement. Dès la première édition, en 2013, elle a financé la communication sur cette manifestation auprès des habitants et des élus ont participé à l’événement. A l’automne dernier, elle a accueilli une exposition dans le hall de la mairie sur les Quartiers libres à l’université 2014, qui nous a aidés à mieux faire connaître l’opération. Et, cette année, le maire était présent. Les élus locaux voient bien l’intérêt de cette démarche qui rejoint les enjeux de la Politique de la ville puisqu’il s’agit de jeter des passerelles entre des mondes culturels et sociaux ne communiquant pas forcément : d’un côté, l’université, vue comme une ressource, un pourvoyeur de culture pour le quartier ; de l’autre, les populations très diverses de ce territoire à la fois complexe et riche qu’est le XVIIIème arrondissement. Nous avons aussi un soutien important de la part de l’Équipe de développement local chargée du quartier de la Porte de Clignancourt, qui accompagne des projets contribuant à l’amélioration du cadre de vie en assurant l’interface entre les habitants, le tissu associatif et la mairie. C’est notamment elle qui organise les réunions avec les associations pour préparer Quartiers libres à l’université (lire l’interview d’un des membres de l’Équipe de développement local).

Quels sont pour vous les principaux enjeux de cette ouverture sur le quartier ? Et qu’y puisez-vous à titre personnel ?

F. B. : J’ai une vision ouverte du service public. En tant qu’enseignant-chercheur à Paris-Sorbonne, je suis privilégié et j’essaie de rendre un peu de ce privilège à d’autres. L’environnement du site de Clignancourt s’y prête tout particulièrement. J’espère d’abord que notre action incitera des jeunes du quartier à faire des études, car j’ai enseigné dix ans en banlieue et j’ai pu mesurer à quel point il est difficile pour un enfant de se projeter dans des études supérieures quand personne dans son milieu familial ne lui dit que c’est possible. Ensuite, ouvrir le centre de Clignancourt aux habitants du quartier est une manière de leur montrer la considération qu’on leur porte. Je suis d’ailleurs frappé de voir combien les parents se sentent honorés d’être reçus à l’université et de pouvoir nous poser des questions concernant l’avenir de leurs enfants. Enfin, il me semble important que nos étudiants sortent dans le quartier, qu’ils fréquentent ses salles de sport, de spectacle, ses commerces, ses cafés… Former une communauté d’étude, ce n’est pas seulement se retrouver dans une salle de cours, mais aussi respirer dans un quartier. Avec l’Équipe de développement local, les étudiants de géographie ont d’ailleurs réalisé une carte des ressources du quartier, que nous avons affichée dans le hall d’accueil du centre. 

S. A. : J’ajouterai que notre mission ne se limite pas à transmettre des savoirs disciplinaires aux étudiants. Elle est aussi de les sensibiliser à la diversité et à la complexité de la société française, dont un quartier comme celui de Clignancourt est le reflet. Beaucoup des étudiants que j’ai en cours de lettres me font part de leur désir d’engagement. Je leur suggère de commencer par regarder autour d’eux, de s’impliquer dans une association pour découvrir sur le terrain ce qu’est l’engagement solidaire, en faisant de l’animation culturelle ou de l’accompagnement scolaire, ou bien en intégrant une colocation solidaire. Enfin, à titre personnel, je trouve la démarche de responsabilité sociétale de l’université essentielle pour donner du sens à nos métiers. En devenant enseignante en littérature médiévale à la Sorbonne, je craignais un peu de servir un jeu de reproduction sociale strict. Grâce aux actions que nous menons à Clignancourt, j’ai le sentiment d’avoir une forme d’utilité sociale. 

Que vous apporte le soutien de Sorbonne Universités dans cette démarche ?

S. A. : C’est un appui qui nous donne encore plus de cœur à l’ouvrage. En outre, ce souci d’ouverture de l’université sur son territoire est fédérateur. Les autres établissements de la communauté le partagent également et il est à la fois précieux et rassurant de sentir de telles actions soutenues à un niveau qui dépasse celui de l’université Paris-Sorbonne.

Frédéric Billiet © Paris-Sorbonne