Préparation d’une chorégraphie proposant une interprétation dansée du système solaire © UE Danse et astrophysique

On n’apprend pas seulement avec son cerveau, mais aussi avec son corps

En France, moins de 44 % des étudiants inscrits en première année de licence passent en deuxième année. 29 % redoublent, 27 % sortent du système universitaire*. Comment lutter contre ces situations d’échec et de décrochage ? C’est un des grands enjeux de Sorbonne Universités. Zoom sur une réponse expérimentée dans le cadre de son Collège des licences : L’apprentissage en mouvement, ou comment stimuler les capacités de compréhension et de mémorisation grâce aux mouvements du corps.

Des étudiants scandant et dansant des vers en grec ancien pour mieux les mémoriser ; d’autres chorégraphiant le processus de synthèse des protéines par les gènes pour l’assimiler plus facilement, ou bien évoluant sur une grande bâche représentant le système solaire pour en percevoir plus concrètement l’organisation et le fonctionnement… Nous sommes loin des cours magistraux ! Et c’est justement le but du projet L’apprentissage en mouvement : intégrer des activités kinesthésiques dans les enseignements de licence – autrement dit, mettre en gestes des contenus disciplinaires grâce à la danse, au théâtre et autres moyens d’expression corporelle.

Une démarche rare en France

Depuis les années 1970, plusieurs chercheurs ont en effet démontré l’intérêt pédagogique de la kinesthésie. Dans certains pays tels les États-Unis, leurs travaux ont trouvé un écho, mais en France, ils n’ont guère fait d’émules. Les deux initiateurs de L’apprentissage en mouvement, Isabella Montersino, professeur agrégé d’italien à Paris-Sorbonne, et Emmanuel Rollinde, maître de conférence en astrophysique à l’UPMC, font partie des exceptions. Chacun dans leur domaine, ils avaient pu mesurer les bénéfices d’une mise en gestes des enseignements. « Depuis une dizaine d’années, comme tous les enseignants de licence, je suis confrontée à une nouvelle génération d’étudiants, qui n’aiment pas l’abstraction, ont du mal à écouter des cours magistraux, sont habitués à chercher de l’information par eux-mêmes sur Internet et décrochent assez facilement, explique Isabella Montersino. Un public qui n’est pas acquis d’avance : pour l’impliquer, il faut trouver d’autres alternatives. A l’UFR d’études italiennes, nous avons exploré la voie du théâtre pour l’apprentissage de la langue. Dès 2006, nous avons créé une troupe dédiée aux auteurs italiens, La Mascareta, et, assez vite, j’ai constaté que des étudiants peinant à étudier des textes dans mes cours étaient capables d’apprendre des rôles très complexes pour le théâtre. Mieux : ils s’accrochaient ensuite davantage dans les autres cours. »

De son côté, Emmanuel Rollinde avait entendu parler de la kinesthésie par un professeur américain de pédagogie et avait commencé à l’expérimenter pour enseigner l’astronomie. Avec des résultats probants, là encore : « Souvent, par exemple, les étudiants ne comprennent pas le sens des équations représentant le mouvement des gaz dans notre galaxie, même s’ils sont capables de les utiliser. En leur faisant modéliser ce mouvement avec leur corps, c’est-à-dire en les faisant bouger comme le gaz dans la galaxie, ils en intègrent mieux la signification. »

Quatre unités d’enseignement testées en 2015

En 2013, lors de l’appel d’offres de Sorbonne Universités sur des innovations pédagogiques contribuant à rénover les cursus de licence et à lutter contre l’échec des étudiants, les deux enseignants ont donc proposé d’associer l’UPMC et Paris-Sorbonne autour d’une initiative commune : développer des modules de formation en lettres et sciences intégrant la kinesthésie. Dans un premier temps, pour démontrer la faisabilité et le potentiel pédagogique de ce projet, trois ateliers d’une demi-journée conjuguant des enseignements littéraires et scientifiques avec des activités théâtrales ou chorégraphiques ont été organisés. Chacun a fait l’objet d’une évaluation auprès des apprenants. Les résultats ont été très positifs et le projet est passé à la vitesse supérieure : au second semestre de l’année 2014-2015, avec le soutien de Sorbonne Universités, quatre unités d’enseignement bidisciplinaires, impliquant des enseignants de Paris-Sorbonne et de l’UMPC ont été mises en place. 

La première, La science en gestes, était un atelier de recherche encadré (ARE) : une UE propre à l’UPMC, destinée à initier les étudiants de L1 à la réalisation d’un travail de recherche en mode projet. Cet ARE portait sur les phénomènes d’interaction en physique et en biologie (force de gravité, interactions cellulaires et moléculaires intervenant dans la vision…). L’objectif était de montrer aux étudiants que le langage corporel est une autre manière d’exprimer et d’appréhender ces phénomènes et, pour cela, de leur faire découvrir différents outils : comment utiliser la danse et le langage des signes pour représenter des concepts avec son corps, comment prendre conscience de son corps… L’atelier s’est achevé avec la réalisation de chorégraphies figurant des interactions physiques et biologiques. 

Les trois autres unités d’enseignement étaient ouvertes à la fois aux étudiants de Paris-Sorbonne et de l’UPMC. L’UE Danse et astrophysique, qui s’est déroulée à Paris-Sorbonne, visait à réaliser une interprétation dansée du système solaire. L’UE Italien de la science et mémorisation scénique, également organisée à Paris-Sorbonne, avait pour objectif de faciliter l’acquisition du vocabulaire scientifique italien grâce à des techniques de mémorisation faisant appel au corps, qui sont utilisées dans le théâtre. Enfin, l’UE Italien et improvisation théâtrale, qui avait lieu à l’UPMC, a permis d’entraîner les étudiants à interagir oralement en italien sans préparation préalable, compétence très rarement travaillée dans les cours classiques. 

Des résultats concluants

Conclusion de l’expérience : les étudiants ont assimilé les contenus disciplinaires et, globalement, étaient satisfaits, y compris ceux de l’atelier La science en gestes qui, contrairement aux trois autres UE, n’était pas optionnel mais obligatoire. « Au début, environ la moitié des étudiants de l’atelier étaient réfractaires à l’idée de danser et même ceux qui étaient partants ne voyaient pas le rapport avec leurs enseignements disciplinaires, explique Emmanuel Rollinde. Mais, peu à peu, ils se sont investis dans le projet et les chorégraphies réalisées étaient abouties. »« Quelles que soient les UE, nos expérimentations montrent qu’il est important d’activer les potentiels du corps dans l’apprentissage, confirme Isabella Montersino. C’est un moyen non seulement d’inciter les étudiants à être acteurs d’un cours plutôt que spectateurs et de leur apprendre à travailler en équipe, mais aussi de lutter contre leur inhibition quand il s’agit de s’exprimer à l’oral, ce qui constitue un vrai problème en France, particulièrement en langues. Du primaire à l’université, l’apprentissage reste essentiellement fondé sur l’écrit et très cérébral, alors que dans les pays anglo-saxons, en Espagne ou en Italie, l’oral occupe une place importante. »

Prolongation à la rentrée 2015-2016

Au vu de ce premier bilan très encourageant, les quatre UE expérimentées en 2014-2015 ont été reconduites à la rentrée 2015-2016, avec divers aménagements prenant notamment en compte le retour d’expérience de l’an dernier. « En lançant ce projet, notre objectif était double, souligne Emmanuel Rollinde : développer des enseignements pluridisciplinaires centrés sur des activités kinesthésiques, qui, à terme, pourront s’intégrer à des parcours de mineures dans les licences de l’UPMC et de Paris-Sorbonne, mais aussi comprendre pourquoi l’utilisation du corps facilite les apprentissages. C’est une question qui relève de la recherche et non d’un projet pédagogique comme le nôtre. En revanche, nos expérimentations intéressent des chercheurs en sciences cognitives et en didactique de Sorbonne Universités et d’autres établissements dont elles peuvent nourrir les travaux. Plusieurs d’entre eux ont donc intégré le projet. Leur présence va permettre d’apporter des assises théoriques d’autant plus solides à cette initiative pédagogique innovante. » 

* Enquête sur la réussite et l’échec en premier cycle réalisée par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp) en 2012-2013.

Pour aller plus loin

Les actes d'un colloque

Du 17 au 19 juin 2015, des membres du projet L’apprentissage en mouvement ont présenté leur expérience de la kinesthésie lors du colloque international Questions de pédagogie dans l’enseignement supérieur, à Brest. Leur contribution figure dans les actes du colloque (pages 729-758).

Le blog du projet

  • Le 22 juin 2015, Isabella Montersino et Emmanuel Rollinde ont organisé une journée de réflexion autour du projet L’apprentissage en mouvement. Les enseignants et chercheurs présents ont dressé le bilan des quatre UE déployées en 2015, échangé sur les modes d’évaluation et les assises théoriques de l’apport de la kinesthésie dans l’enseignement. Les résumés et enregistrements audio de leurs interventions sont sur le blog du projet.
  • Ce blog propose également des vidéos des ateliers et UE mis en œuvre depuis le début du projet.

Rendez-vous

En juin 2016, l’équipe organisera un colloque sur le bilan et les perspectives de L’apprentissage en mouvement.

Expérimenter la kinesthésie

Le projet est ouvert à tout enseignant de Sorbonne Universités souhaitant participer aux UE existantes, intégrer des activités kinesthésiques dans ses enseignements ou proposer de nouvelles formes d’interactions kinesthésiques.