Portrait de N. Salzmann
Portrait de N. Salzmann
ENTRETIEN

« Notre objectif : intégrer l’humain au cœur des projets d’ingénierie »

Environnement, santé, TIC, urbanisme… Bien des questions requièrent à la fois des compétences en sciences et techniques et en sciences humaines et sociales. C’est pourquoi le Collège des licences mis en place par Sorbonne Universités promeut les cursus bidisciplinaires. Parmi ceux-ci, la filière Humanités et technologie (Hutech) créée par l’Université de technologie de Compiègne (UTC) en 2012, qui vient d’accueillir sa troisième promotion. Questions à son responsable, Nicolas Salzmann.

En quoi consiste le cursus Humanités et technologies ?
C’est un parcours de trois ans, à l’issue duquel les étudiants ont le choix entre l’un des trois branches préparant au diplôme d’ingénieur de l’UTC (génie informatique, génie biologique, génie des systèmes urbains) ou un master. Un parcours doublement innovant. Non seulement il est fortement bidisciplinaire – sciences et technologie et sciences humaines –, mais il est ouvert aux bacheliers L (option maths) et ES, ce qui constitue une première dans une école d’ingénieurs.

Quel succès rencontre-t-il auprès des étudiants ?
Il attire de plus en plus de candidatures : environ 800 pour la troisième promotion, contre 400 en 2013, le tout pour 25 places par an. L’objectif, en routine, est d’avoir un tiers d’étudiants de chaque filière — S, ES et L. Pour l’instant, nos candidats les plus nombreux restent des bacheliers S, qui sont toutefois particuliers en ce qu’ils cherchent explicitement un parcours bidisciplinaire et sont heureux de trouver une offre conduisant jusqu’au diplôme d’ingénieur. Les candidats ES se manifestent de plus en plus. Les très bons bacheliers L avec option maths sont pour le moment plus difficiles à rencontrer, notamment parce que le système français est clivant et les conduit à renoncer très tôt à ce type d’études. Il y a cependant un signe très encourageant : nous recevons des appels de lycéens de seconde, qui prennent en compte ce type de débouchés pour faire leurs choix d’orientation.

Comment les enseignements sont-ils organisés ?
Pour intégrer au sein des mêmes enseignements des bacheliers de différentes filières sans en rabattre sur les exigences pédagogiques et notamment scientifiques, nous avons limité les effectifs et mis en place une pédagogie progressive. Le tronc commun comporte environ un tiers de sciences humaines et philosophie, un tiers de mathématiques et logique et un tiers de technologie. Au début du cursus, la part des humanités est importante. Puis, peu à peu, les enseignements scientifiques montent en charge et à mi-parcours, les étudiants commencent à suivre des cours de sciences et techniques spécifiques à la branche d’ingénierie visée à l’issue d’Hutech. Par ailleurs, l’enseignement en mathématiques a été conçu aussi bien pour les étudiants de la filière S que pour ceux des filières L et ES, auxquels il met graduellement le pied à l’étrier.

Quelle est la part d’intégration entre humanités et technologie ?
Hutech n’est pas seulement un double cursus sciences humaines et sciences de l’ingénieur, mais un parcours conjuguant ces deux disciplines. En histoire des techniques, par exemple, les étudiants acquièrent des concepts tels que celui de « dépendance du sentier » : le fait qu’un choix technologique antérieur ait tendance à s’auto-perpétuer. Ces notions trouvent un écho dans les cours de méthodologie de conception, car nous développons des outils d’analyse des produits incluant une partie de ce savoir d’historien. Cela permet de comprendre les forces qui ont présidé à une situation actuelle et qui restent des éléments à prendre en compte, notamment quand il s’agit de déconstruire des choix pour proposer une autre voie.

Qu’est-ce qui a motivé la création d’Hutech ?
Lors de son arrivée à l’UTC en 2011, le président Alain Storck a fortement soutenu l’idée, à peine naissante, de ce parcours. Il y a vu tout à la fois une manière de diversifier encore nos étudiants, une concrétisation de nos valeurs en termes d’innovation et d’interdisciplinarité, une offre importante à faire aux entreprises et une voie d’évolution naturelle pour l’UTC, qui a toujours considéré les sciences humaines comme partie intégrante des compétences de l’ingénieur. Le cursus classique de préparation au diplôme d’ingénieur leur accorde déjà une part importante. Hutech marque un pas supplémentaire. Il s’agit d’aller au bout de cette logique en cultivant à parts égales sciences humaines et sciences de l’ingénieur pour assumer concrètement le fait qu’inventer la technologie, c’est inventer l’humain.

Qu’entendez-vous par là ?
Inventer la technologie, c’est inventer le milieu dans lequel – et les outils avec lesquels – les humains vivent, pensent, travaillent… Un milieu loin d’être neutre. Lorsqu’on crée un logiciel ou un système d’information d’entreprise, le choix de fonctionnalités peut favoriser ou limiter la part d’intervention laissée aux travailleurs. Si je conçois des équipements destinés aux insuffisants rénaux, je peux continuer à développer de grosses machines de dialyse centralisées dans des lieux spécialisés, où les patients sont contraints de se rendre plusieurs fois par semaine. Mais je peux aussi revisiter les choix effectués et chercher une solution alternative, avec comme exigence d’entrée une plus grande autonomie des malades et donc une meilleure qualité de vie. C’est tout l’enjeu d’Hutech : disposer de connaissances et compétences pour intégrer l’humain au cœur des projets d’ingénierie dès l’amont.

Cet enjeu vous paraît-il plus important aujourd’hui ?
La nécessité de fond n’est pas nouvelle : quand il y a de l’humain, il y a de la technique. Ce qui est sans doute de plus en plus intense, c’est la profondeur et la rapidité avec lesquelles le développement technologique se produit. Plutôt que de convoquer les sciences humaines après coup pour mesurer et atténuer les impacts négatifs sur nos sociétés (et saluer les gains considérables également !), à l’UTC, nous les mobilisons pour qu’elles contribuent à élaborer en amont un projet pour l’Homme. C’est cela, pour nous, « donner un sens à l’innovation » : innover au service du sens. Et cette exigence sociale semble de plus en plus forte : à une époque où l’idéologie gestionnaire tend à pénétrer chaque sphère de la société, les questions de sens travaillent autant les citoyens, que les entreprises et les politiques.

Quel écho trouve ce positionnement auprès des entreprises ?
Plusieurs entreprises nous ont spontanément contactés pour saluer notre initiative en ce qu’elle répond à certains de leurs besoins. L’une d’elles nous a même expliqué que, jusqu’à présent, faute d’un parcours comme le nôtre, elle embauche des personnes issues de filières littéraires et les forme à ses techniques. La première promotion d’Hutech va partir en stage en février. Nous aurons donc des retours plus précis dans quelques mois, notamment sur les rôles que les entreprises ou institutions vont confier à ces étudiants au sein de leurs projets lorsqu’elles les auront vus à l’œuvre.

Que vous apporte Sorbonne Universités ?
Un atout important : l’opportunité de mutualiser nos réflexions avec d’autres équipes de la communauté partageant le projet de développer la bi- et l’interdisciplinarité, d’échanger sur nos difficultés et nos réussites pour progresser, notamment en termes de pédagogie, et de développer des actions communes. En janvier 2015, des journées de formation réuniront par exemple les étudiants d’Hutech et d’une mineure « Sciences humaines et sociales » de licence de l’UPMC : Histoire et philosophie des sciences et techniques, qui est également un projet soutenu par Sorbonne Universités.

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