Interview avec Thomas Pradeu, lauréat d'une bourse ERC

Maître de conférences à Paris-Sorbonne, Thomas Pradeu est spécialiste de philosophie des sciences et particulièrement de philosophie de la biologie. Candidat à un « Starting grant » de l’ERC, il a bénéficié de l’accompagnement du bureau Europe pour monter un projet résolument interdisciplinaire. Il revient sur cette expérience.
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Thomas Pradeu

Transformer un projet intellectuel en une proposition budgétaire concrète…

Pour quelles raisons avez-vous décidé de tenter votre chance pour un projet européen?

En travaillant quotidiennement avec des scientifiques, je vois que la question du financement se pose en permanence. La philosophie a certainement des besoins moins importants, néanmoins j’ai ressenti l’envie d’avoir des financements pour des doctorants, des postdocs ou pour faire venir des personnes de l’étranger. Voyant l’intérêt de mes collègues scientifiques pour les bourses ERC, je me suis renseigné pendant plusieurs mois et j’ai été encouragé à être candidat avec un projet authentiquement interdisciplinaire, présenté dans la sous-section « philosophie » de l’ERC avec un fort ancrage dans les sciences. J’ai ensuite constaté qu’ayant soutenu ma thèse il y a sept ans, j’étais dans la dernière année pour être éligible à un « starting grant ». J’ai donc fait le choix stratégique de viser cet appel et, étant donné que la compétition est – en théorie – moins rude pour ce programme, c’était le bon moment pour être candidat. Les financements européens étant très importants, j’ai été amené à changer d’échelle dans la façon de raisonner sur mon projet de recherche, qui n’est réalisable qu’avec l’aide de deux voire trois doctorants et deux postdocs.

En quoi consiste votre projet ?

Le projet s’appelle IDEM, avec un jeu de mot car il porte sur la notion d’identité qui est ma spécialité. IDEM veut dire IDentité Métabolisme et Microbiote. L’idée est de réfléchir à des travaux récents en biologie, qui ont des conséquences philosophiques fortes. Ces travaux montrent que nous sommes tous composés à 90 % de bactéries et à 10% de cellules qu’on appelle traditionnellement « humaines ». Nous sommes ainsi en situation d’être « habités » par ces bactéries qui jouent un rôle décisif dans notre métabolisme. Les bactéries contribuent donc aux fonctions vitales de l’organisme et ne sont pas si méchantes ! Cette découverte a révolutionné la biologie et l’immunologie et a des conséquences philosophiques importantes car la biologie a jusqu’ici produit un modèle de l’identité qui distinguait « moi » et « les autres » qui sont maintenus à distance de moi. On se rend compte maintenant que le modèle de la biologie suggère qu’un être vivant ne peut maintenir son identité qu’en intégrant constamment des entités qui viennent de son environnement. C’est pourquoi je souhaite mettre en œuvre mon projet avec des biologistes, mais aussi avec des philosophes.

À quel stade de la démarche en êtes-vous aujourd’hui ?

J’ai soumis mon projet le 25 mars dernier. Si le projet passe le cap, très sélectif, de la première étape, on passe un oral qui se déroule en octobre. La seconde étape élimine encore 50 % des candidats. L’ensemble est extrêmement sélectif, pour un projet à presque 1,5 million d’euros, un budget que le Bureau Europe m’a beaucoup aidé à définir.

Quelle a été l’aide apportée par le Bureau Europe dans le montage de votre projet ?

J’ai été très bien accueilli. J’ai eu plusieurs contacts téléphoniques avant de me rendre à deux ou trois reprises sur place. On m’a d’abord montré une série de fichiers élaborés par l’UPMC et la Commission européenne pour savoir ce qui est attendu. Les demandes de l’Europe sont extrêmement précises et normées, et on a donc besoin d’aide, d’explications sur« comment ça fonctionne », d’un guidage pour connaître les documents à remplir et comment il faut les remplir. Le second apport est la relecture des projets, une relecture critique avec des conseils sur la présentation ou sur la formulation. Enfin le point sur lequel le Bureau est le plus utile, c’est le budget. Nous, enseignantschercheurs, nous sommes capables d’élaborer un projet de recherche, de le formuler en termes concrets, mais évaluer précisément les coûts, on ne sait pas le faire, nous n’avons pas été formés à ça. Or, transformer un projet intellectuel en une proposition financière concrète, c’est une chose que les experts du montage de projets sont capables de faire très rapidement. Il y a aussi une idée excellente, c’est de faire parrainer tous les projets par deux personnes qui connaissent très bien les programmes européens et qui sont de très bon conseil. J’ai aussi des amis scientifiques titulaires d’ERC qui m’ont montré leur projet et qui m’ont guidé ; je ne sais pas du tout si ces conseils seront payants mais ça été très utile pour moi !

Quels messages souhaiteriez-vous passer à vos collègues à propos des programmes européens ?

Ils ont absolument intérêt à s’y intéresser ! C’est par une pure contingence de mon travail que j’aie entendu parler de ces programmes par des scientifiques. Les collègues qui font des sciences humaines ou de la littérature doivent aussi présenter des ERC. Le problème c’est que souvent les gens ne savent même pas que ça existe. Il suffit de faire connaître ces programmes pour que les recherches de ces collègues puissent s’inscrire dans des projets européens. J’ai des collègues en linguistique par exemple qui ont pu obtenir des ERC et je crois que des historiens, des spécialistes de l’histoire de l’art, des géographes, pour ne citer qu’eux, ont tout intérêt à se lancer dans l’aventure.