Affrodit, ou comment « s’AFfranchir des Frontières entre les DIsciplines Traditionnelles »

Conduit par des enseignants-chercheurs du Muséum national d’Histoire naturelle, de l’UPMC et de Paris-Sorbonne, le projet pédagogique Affrodit doit permettre aux étudiants de licence d’acquérir un certain recul sur la notion de discipline et de mieux mesurer les apports de l’interdisciplinarité.

Première concrétisation avec une unité d’enseignement en ligne sur la transdisciplinarité dans l’histoire des sciences naturelles.
Lauréate de l’appel à projets 2014 du Collège des licences de la Sorbonne, Affrodit est une des initiatives soutenues par Sorbonne Universités pour rénover les cursus de licence en favorisant la multidisciplinarité et les approches pédagogiques innovantes. Sa finalité : proposer aux étudiants de L2 et L3 des universités Pierre et Marie Curie et Paris-Sorbonne des modules de formation en ligne visant à « déconstruire » la notion de discipline. 

C’est au Muséum national d’Histoire naturelle que le projet a germé. Cet établissement délivre en effet un master Evolution, patrimoine naturel et sociétés très interdisciplinaire, accueillant des étudiants venus de filières scientifiques mais aussi des sciences humaines et sociales, qui suivent d’abord un tronc commun avant de se diriger vers l’une des six spécialités proposées : Ecologie, biodiversité, évolution, Mécanismes du vivant et environnement, Quaternaire et préhistoire… « Pendant les deux première semaines de master 1, pour leur donner une ouverture sur la variété des disciplines existantes, nous leur proposons un cycle de conférences sur des sujets allant de l’étude des météorites à la paléontologie, en passant par la biologie cellulaire ou la muséologie, explique Pascale Debey, professeur émérite au Muséum et porteuse de la première phase d’Affrodit. C’est ce qui nous a donné l’idée de créer un cours de licence avec des enseignants-chercheurs de l’UPMC et de Paris-Sorbonne. Même s’il est de plus en plus question d’interdisciplinarité en premier cycle, les étudiants ne sont pas forcément très ouverts à cette notion. Il nous a donc paru intéressant de leur montrer qu’elle ne se réduit pas à la juxtaposition de deux disciplines et que les disciplines telles que nous les connaissons aujourd’hui n’ont pas toujours existé : leurs contours se sont modifiés au fil du temps, non seulement au gré de l’évolution des connaissances scientifiques, mais aussi en fonction du contexte politique et social. » 

De la théorie de l’évolution aux méthodes de datation : l’apport de la transdisciplinarité

Le projet a d’emblée suscité beaucoup d’enthousiasme. Quatorze enseignants-chercheurs des trois établissements, représentant un éventail diversifié de spécialités (paléontologie, acoustique physique, écologie, évolution, art et archéologie), s’y sont associés. Avec l’aide d’une ingénieure pédagogique pour la scénarisation des enseignements et d’un réalisateur pour l’élaboration des contenus vidéo, ils ont produit une première unité d’enseignement en ligne, Histoires évolutives, consacrée à la transdisciplinarité dans l’histoire des sciences naturelles. 

Outre une introduction posant le cadre (la notion de discipline, les relations entre les disciplines, etc.), cette UE comporte trois parties démontrant concrètement comment peuvent évoluer les contours des disciplines et quels sont les apports de l’interdisciplinarité. La première traite des grandes théories unificatrices bâties à partir d’arguments provenant de disciplines différentes, en prenant pour exemple la théorie de l’évolution : comment Darwin a-t-il peu à peu construit cette synthèse en s’appuyant sur un faisceau d’éléments issus de spécialités aussi diverses que l’anatomie comparée, la paléontologie ou les lois de la dynamique des populations développées par Malthus dans le domaine économique ; dans quel contexte historique et social s’est inscrit ce processus de construction, etc.

Le second chapitre zoome sur les méthodes scientifiques émanant d’une discipline mais utilisées bien au-delà de leur cadre d’origine, avec, pour exemple, les méthodes de datation (dendrochronologie, carbone 14…) : quelles étaient leurs limites, comment a-t-on essayé de les dépasser en faisant appel à d’autres disciplines…

Enfin, la dernière partie analyse la représentation des Néandertaliens et des Gaulois (images du corps, culture matérielle, environnement) pour montrer comment les reconstitutions du passé reflètent l’état des connaissances à un moment donné, tout en étant largement influencées par la société de leur temps.

Un public d’étudiants en sciences et en humanités

Cette unité d’enseignement représente trois crédits ECTS, soit une trentaine d’heures de travail, dont quelques unes en présentiel : au début du cours, pour présenter les modules aux étudiants, à mi-parcours pour leur faire visiter des laboratoires ou plateformes techniques en lien avec les sujets traités, puis pour la validation finale de l’UE. Etayée de nombreux schémas, vidéos et illustrations, elle a été conçue pour être accessible à des étudiants de filières variées : sciences aussi bien qu’humanités. Elle sera par exemple proposée à ceux de la mineure SHS (sciences humaines et sociales) de l’UPMC au second semestre de l’année 2015-2016 et l’objectif est de l’intégrer dans d’autres cursus tels que les licences sciences de la vie et chimie de l’UPMC ou la licence histoire de l’art et archéologie et la bilicence archéologie et géographie de Paris-Sorbonne. 

Mais ce n’est qu’une première étape. Initialement soutenu jusqu’à fin 2015, le projet Affrodit a obtenu un financement complémentaire du Collège des licences jusqu’à fin juin 2016, afin d’étendre son contenu au-delà des sciences naturelles. « Outre améliorer les cours déjà réalisés lorsqu’ils auront été évalués par les étudiants, cette deuxième phase va permettre d’enrichir le module existant ou de développer de nouveaux modules, en abordant des exemples issus d’autres domaines scientifiques et davantage ouverts aux sciences humaines et sociales, explique Pascale Debey. De cette manière, la formation pourra être intégrée dans une palette plus large de licences. » Le chapitre sur les théories unificatrices devrait ainsi s’étoffer de développements sur la tectonique des plaques et les arts. En outre, la partie consacrée aux méthodes intégrera un chapitre sur les techniques d’imagerie 2D et 3D, de plus en plus utilisées en sciences mais aussi en histoire de l’art et en archéologie (notamment pour reconstituer des monuments ou des œuvres d’art) et sur lesquelles les établissements de Sorbonne Universités mènent déjà plusieurs projets interdisciplinaires (1)

Par la suite, le programme Affrodit pourrait également être proposé aux étudiants de master de Sorbonne Universités. Enfin, à plus long terme, l’équipe projet envisage même des applications grand public, tel un MOOC sur la théorie de l’évolution. 

(1) : Sorbonne Université soutient plusieurs projets interdisciplinaires sur l’imagerie 3D : Plemo 3D (développement d’outils de mesure et de modélisation 3D innovants), FaciLe (reconstruction numérique d’un visage à partir d’un crâne), NumérO (reconstitution d’une frise du théâtre antique d’Orange). Par ailleurs, un enseignant-chercheur de l’UPMC membre d’Affrodit coordonne le programme européen Waves, qui vise entre autres à améliorer les techniques d’imagerie en croisant les compétences de différentes disciplines.