Photo de Qalat seman Eglise avt Daech
L’église byzantine de Saint-Siméon-le-Stylite (ici en 2008), un des sites emblématiques de Syrie, a été fouillée par une équipe de l’UMR Orient & Méditerranée. Elle aurait été en partie détruite par des frappes aériennes au printemps 2016. Crédit : Béatrice Caseau, Resmed

Religions et sociétés en Méditerranée : un Labex à fort enjeu sociétal

Créé à l’initiative de l’UMR Orient & Méditerranée, dont l’Université Paris-Sorbonne est la principale tutelle, le Labex Resmed réunit plus de cent chercheurs de différents laboratoires, qui développent une expertise de premier plan sur le fait religieux dans le monde méditerranéen. Des quinze Labex portés par Sorbonne Universités, il est sans doute le plus confronté à l’actualité…

En avril 2016, sitôt Palmyre libérée du joug de l’Etat Islamique, un archéologue postdoctorant au Labex Resmed, Houmam Saad, s’est rendu sur place avec une start-up française, Iconem. Objectif : évaluer précisément l’ampleur des dégâts commis par les jihadistes. Des milliers de vues de la cité, truffée de mines, ont été prises au moyen d’un drone et sont comparées avec les fonds photographiques préexistants pour réaliser des reconstitutions 3D des monuments avant et après les destructions. Un travail qui permettra de conserver la mémoire du site, tout en fournissant une aide précieuse en cas de reconstruction.

En décembre 2015, Anne-Sylvie Boisliveau, également postdoctorante à Resmed, a créé un programme d’islamologie au sein du Labex. L’enjeu : stimuler la recherche universitaire sur les dogmes et pratiques de l’islam dans toute leur diversité, et notamment sur le statut accordé au Coran et à la figure de Mahomet. Ce projet, qui bénéficie d’une subvention du ministère de l’Intérieur, s’inscrit dans le cadre du plan adopté par le gouvernement après les attentats de 2015 pour intégrer l’étude de l’islamologie et de l’islam de France dans les universités.

« Resmed réunit des chercheurs de différentes disciplines (histoire, histoire de l’art, histoire de la médecine et des sciences, archéologie, philosophie, musicologie) et sa vocation est avant tout d’étudier l’impact social des religions dans l’aire géographique des mondes en contact avec la Méditerranée depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, explique Béatrice Caseau, directrice du Labex. Mais le monde contemporain s’invite dans son champ de recherche en raison de l’actualité. D’une part, nos chercheurs ont dû quitter la Syrie et la Lybie, et, à l’instar de Palmyre, certains de leurs sites de fouilles ont subi de graves dommages. De l’autre, face aux questions soulevées par la montée du fondamentalisme islamique et, plus largement, aux débats sur les religions, le Labex a une fonction sociétale : donner des clés de compréhension du fait religieux aujourd’hui, qui soient fondées sur une approche scientifique et dépassent les constructions sur l’origine des religions élaborées aux XIXe et XXe siècles. » Un enjeu auquel Resmed peut d’autant mieux répondre que ses travaux concourent à éclairer d’un jour nouveau l’histoire des trois monothéismes nés au Moyen-Orient et l’influence du terreau polythéiste et philosophique sur lequel ils ont éclos. 

Photo de l'arc de Palmyre
Au premier plan, deux piliers encadrant un amas de blocs de pierres : ce qu’il reste de l’arc de triomphe de Palmyre, détruit par l’Etat islamique. Photo prise par un drone lors d’une mission à Palmyre, en avril 2016, à laquelle a participé Houmam Saad, du Labex Resmed. Crédit : DGAM/Iconem.
Photo du temple de Bel
Au centre de cette enceinte, il ne subsiste que l’entrée principale du temple de Bel, un des joyaux de Palmyre détruits par l’EI. Photo prise par un drone lors d’une mission à Palmyre, en avril 2016, à laquelle a participé Houmam Saad, du Labex Resmed. Crédit : DGAM/Iconem


Une approche novatrice des religions

Hormis quelques programmes spécifiques comme celui d’islamologie, ses recherches s’articulent autour de trois axes :

  • les conflits entre religions et notamment la destruction de bâtiments religieux, hélas loin d’être un phénomène nouveau ;
  • les relations entre religions, science et raison : en particulier, les liens entre magie et médecine, les cultes de guérison, mais aussi le rôle des monastères chrétiens ou des institutions religieuses juives ou musulmanes dans la transmission des textes scientifiques ;
  • et les relations entre religions et pratiques sociales : le rapport au droit, à l’argent, à la nourriture, et tous les aspects sensoriels des cultes – musique, danse, utilisation de parfums…

« L’originalité du Labex, c’est son approche transversale, souligne Stavros Lazaris, secrétaire général de Resmed : sur chacune de ces thématiques, des chercheurs spécialistes des différentes religions travaillent ensemble. C’est une démarche inédite, en tous cas en France, qui permet de renouveler le discours sur le fait religieux. » « Nous avons par exemple un programme sur l’argent des dieux (le financement des cultes), qui porte sur les religions païennes et monothéistes de la Méditerranée depuis le troisième millénaire avant Jésus-Christ jusqu’au XVe siècle de notre ère, explique Béatrice Caseau : comment sacralisait-on certaines utilisations de l’argent, comment le thésaurisait-on dans les bâtiments religieux de prestige, comment attirait-on la charité… Ce type d’étude transversale sur le temps long permet d’avoir une perspective anthropologique. On se rend compte qu’à des périodes différentes et dans des religions différentes, les communautés ont eu les mêmes réflexes pour répondre à certains besoins tel le financement des lieux sacrés ou la redistribution de l’argent aux pauvres. »

Valoriser les recherches du Labex

Sur ce sujet à fort enjeu que constituent les religions, Resmed s’est fait une priorité de valoriser le plus largement possible ses travaux dans le monde scientifique, mais aussi au-delà. Depuis sa création, le Labex a organisé de très nombreux colloques fédérant les spécialistes des différentes religions autour d’une question : Philosophie des mythes religieux, Religions et interdits alimentaires, Paysages et édifices religieux, Magie et animal, Religions et fiscalité … Et plusieurs manifestations sont d’ores et déjà en projet pour les années à venir : en particulier, un colloque sur les religions et le droit, ainsi que sur les fouilles archéologiques du Labex au Moyen-Orient, qui aura lieu à Abu Dhabi en 2018. Ces échanges scientifiques sont ouverts aux chercheurs, aux étudiants et à toute personne intéressée. « Pour L’argent des dieux, souligne Julie Masquelier-Loorius, secrétaire générale de Resmed, il y avait des banquiers parmi les inscrits. Par ailleurs, tous les colloques font l’objet de publications. » Et, pour élargir leur audience, le Labex souhaite désormais les filmer et les mettre en ligne.

De même, Resmed développe plusieurs bases de données qui seront en accès libre. L’une d’entre elles, déjà en place, concerne les mots de la paix : comment exprime-t-on ce concept selon les religions et que recouvre-t-il exactement – simple absence de guerre ou concorde entre les communautés ? Une autre, encore à l’état de projet, sera dédiée aux monuments religieux de la Méditerranée orientale et occidentale : géolocalisation des sites, banques de photos remontant jusqu’au XIXe siècle et, si possible, reconstitutions 3D des monuments les plus emblématiques.

Enfin, le Labex entend également relayer ses travaux via des médias plus grand publics : expositions, films… Entre autres exemples, il contribue ainsi au financement d’un documentaire sur le monastère syriaque Mar-Gabriel, à Nisibe, dans le sud-est de la Turquie, où il a financé une mission et qui comporte une mosaïque exceptionnelle du VIe siècle.

Stimuler la recherche sur le fait religieux

Autre priorité : former de jeunes chercheurs. Depuis 2011, Resmed a accueilli 16 doctorants et 39 postdoctorants, recrutés à l’international. « Signe que le Labex est de plus en plus connu et reconnu, le nombre et la qualité des candidatures pour les postdoctorats va en augmentant, constate Stavros Lazaris. De plus, les postulants viennent du monde entier : Europe, Etats-Unis, Amérique Latine… » « Et, surtout, après leur passage par le Labex, les jeunes chercheurs trouvent visiblement des postes », note Julie Masquelier-Loorius.

En 2016, pour la première fois, le Labex a par ailleurs organisé deux écoles d’été destinées à des étudiants de master 2 et des doctorants. La première, soutenue par Sorbonne Universités, a eu lieu à l’Université d’Oxford et concernaient les recherches récentes sur l’Antiquité tardive. La seconde, dédiée à la byzantinologie, s’est déroulée à Kavala, en Grèce.

Aujourd’hui, la direction du Labex finalise un projet de MOOCs introductifs sur les religions destinés à la formation des enseignants du secondaire et des universités, mais qui pourraient également intéresser le grand public. Un moyen supplémentaire pour Resmed de remplir sa mission sociétale.