visuel
Benjamin Wandelt, directeur de l’Institut Lagrange de Paris (ILP) Crédit : Jean Mouette /IAP-CNRS-UPMC

A la recherche des nouveaux Einstein et Hubble

« Soutenez les Albert Einstein et Edwin Hubble du XXIe siècle ! ». C’est le slogan d’une campagne de levée de fonds lancée par l’Institut Lagrange de Paris (ILP), l’un des Labex de Sorbonne Universités, en partenariat avec la Fondation de l’Université Pierre et Marie Curie. A lui seul, il résume tout l’enjeu des programmes de recrutement de postdoctorants et doctorants de cet institut axé sur l’exploration de l’univers : attirer les jeunes scientifiques les plus prometteurs à l’échelle internationale. Explications de son directeur, Benjamin Wandelt.

Quels sont les spécificités et les points forts de l’Institut Lagrange de Paris ?

La force de l’institut, c’est de couvrir à la fois les grandes questions sur le début de l’univers, sur la physique fondamentale (les lois de la physique des particules et de la physique théorique), sur l’évolution de l’univers depuis son origine, son contenu et les conséquences de ce contenu pour son évolution future : comment l’univers a-t-il commencé, que s’est-il exactement passé lors du Big-Bang ? Que dire de ses composantes aujourd’hui les plus mystérieuses – l’énergie noire et la matière noire ? Et quelles sont leurs implications pour l’avenir ?

Le Labex réunit des scientifiques de premier plan – des astrophysiciens et des théoriciens de la physique venant principalement de trois laboratoires affiliés à l’UPMC : l’Institut d’astrophysique de Paris, le Laboratoire de physique théorique et des hautes énergies et le Laboratoire de physique nucléaire et des hautes énergies. Plusieurs d’entre eux ont d’ailleurs joué un rôle central dans certaines avancées décisives des dernières années, comme la découverte du Boson de Higgs. 

Attirer les jeunes scientifiques les meilleurs au niveau mondial est une des priorités stratégiques de votre Labex : pourquoi ?

Pour mener des recherches de pointe dans nos domaines, il faut des données (c’est-à-dire des observations issues des missions spatiales et des expériences terrestres), des supercalculateurs de très grande puissance, des chercheurs – et notamment de jeunes talents pour assurer la relève. C’est sur ce dernier point que nous avons identifié le principal besoin pour l’avenir, pas seulement en France mais de manière générale. Nous avons donc mis en place un programme international de recrutement de fellows : de jeunes docteurs d’excellent niveau, porteurs d’un projet de recherche ambitieux. Nous les invitons à réaliser ce projet dans le cadre d’un postdoctorat à l’ILP, où nous les accueillons dans un environnement propice à la recherche de pointe : ils collaborent avec les chercheurs de très haut niveau de l’institut, côtoient les scientifiques invités dans le cadre de notre programme visiteurs, participent aux congrès que nous organisons… 

Autrement dit, ce sont des postes de recherche libre ?

Oui. L’idée, c’est vraiment de dynamiser notre champ d’étude en donnant à nos fellows les moyens de se lancer sans risque dans leur projet, justement pour qu’ils puissent prendre des risques dans leurs recherches. Nous leur proposons donc un postdoctorat d’une durée de trois ans, ce qui est rare, et nous leur attribuons des fonds pour les missions liées à leur projet : par exemple, faire venir un collègue durant quelques jours à Paris pour faire avancer leurs recherches, participer à une conférence à l’étranger, organiser eux-mêmes une conférence internationale pour partager leurs résultats avec leurs collègues…

Le recrutement est extrêmement sélectif. Nous recevons plus de 350 candidatures par an, dont au moins 80 % de l’étranger (les Etats-Unis, les pays européens…) pour seulement trois postes, et nous retenons les candidats dont la formation, le parcours et le projet de recherche sont les plus prometteurs. 

Depuis quand existe ce programme ?

Le Labex a vu le jour en 2011, le programme a débuté dès 2012. Ce dont nous sommes fiers, c’est d’avoir toujours préservé son intégrité. Lorsqu’on reçoit un financement du niveau de celui dont nous bénéficions en tant que Labex, on est sollicité pour compléter des budgets ici et là. Mais nous avons décidé de consacrer cet argent à des projets que nous ne pourrions pas financer autrement. Et attirer la crème de la crème des jeunes chercheurs dans le monde en est un, car il faut pouvoir rivaliser avec des instituts étrangers qui disposent pour cela de budgets spécifiques. 

Quelle est votre politique pour les doctorants ?

Nous avons également un programme de PhD Thesis Fellowships. Chaque année, nous publions une liste de sujets définis par les directeurs de thèse et, là encore, le recrutement est international et très sélectif, puisqu’il s’agit également d’attirer les doctorants les plus prometteurs. En moyenne, nous en accueillons cinq par an. La plupart sont intégralement pris en charge par l’ILP : salaire, mais aussi bourse d’accompagnement pour participer à des écoles d’été, se déplacer dans des conférences, diffuser leurs résultats… Et quelques uns obtiennent d’autres financements pour leur salaire (par exemple via une école doctorale, la Fondation CFM pour la Recherche, l’ENS ou encore Polytechnique), ce qui nous permet d’accueillir plus de doctorants. Ces étudiants bénéficient aussi d’une bourse d’accompagnement de l’ILP.

Depuis 2015, nous avons aussi un programme international de master : nous attribuons entre deux et trois bourses par an à des étudiants étrangers pour suivre l’une ou l’autre des deux spécialités de M2 du master Physique et Applications concernant nos domaines de recherche. Des étudiants qui, ensuite, pourront éventuellement postuler pour devenir PhD Thesis Fellows de l’ILP. 

L’excellence de l’ILP est-elle reconnue ? En d’autres termes, le passage par votre institut est-il un tremplin particulièrement efficace pour les jeunes scientifiques ?

A l’issue de leur postdoctorat à l’ILP, 50 % de nos fellows ont trouvé directement un poste permanent, en France ou à l’étranger, ce qui est très élevé. Et après leur thèse à l’ILP, certains jeunes chercheurs ont directement intégré un postdoctorat dans une institution prestigieuse comme l’Université d’Oxford ou ont par exemple obtenu un financement du CNES ou de la Commission européenne (bourses individuelles Marie Skłodowska-Curie) pour poursuivre leurs recherches. Les jeunes scientifiques gagnent à passer par notre institut, et nous gagnons à les accueillir, car ils deviennent des ambassadeurs de l’ILP. C’est un investissement pour donner une visibilité internationale à l’excellence des travaux du Labex. 

Pourquoi avoir lancé une levée de fonds avec la Fondation de l’UPMC pour soutenir les Einstein et Hubble du XXIe siècle ?

Le financement dont nous bénéficions en tant que Labex prendra fin le 31 décembre 2019. Pour poursuivre nos programmes de Fellowships, nous devons trouver de nouvelles sources de financement. D’où l’idée de faire appel à des fonds privés en partenariat avec la Fondation de l’UPMC. Pour l’instant, les donateurs ciblés sont principalement les anciens élèves de l’UPMC et l’objectif est de financer une bourse d’accompagnement pendant trois ans pour quatre doctorants. C’est un premier test. Mais nous envisageons plusieurs pistes pour aller plus loin en trouvant d’autres donateurs : éventuellement des fondations internationales, mais aussi des particuliers passionnés par nos sujets de recherche. Ailleurs dans le monde, on voit que derrière la plupart des instituts de recherche de pointe, il y a quelques donateurs privés. 

Est-ce vraiment une alternative viable dans un pays comme la France où cette culture est assez étrangère ?

Nos travaux n’ont pas d’applications i industrielles. Notre raison d’être, c’est d’explorer des questions passionnantes, d’apporter des réponses qui feront progresser la compréhension de l’univers et qui, à long terme, auront peut-être des retombées indirectes majeures, mais par essence imprévisibles : Einstein n’aurait par exemple jamais pensé qu’au XXIe siècle, nous utiliserions au quotidien la théorie de la relativité générale sans laquelle le GPS de nos smartphones ne fonctionnerait pas !

Cela étant, nos recherches intéressent le grand public et les donateurs potentiels comprennent vite que la possibilité de se poser ces questions fondamentales avec une certaine liberté est précieuse et doit être protégée. Surtout dans un pays comme la France qui, historiquement, a apporté une contribution extrêmement impressionnante à la recherche fondamentale. Et surtout en cette période cruciale où nous commençons enfin à avoir une vision globale de l’univers, de ses composants et de son histoire.

Le point de vue d’une postdoctorante de l’ILP

Elenora Di Valentino, fellow à l’ILP, docteur de l’Université La Sapienza (Rome)

visuel
Elenora Di Valentino

" L’environnement stimulant et interdisciplinaire de l’Institut Lagrange et ses scientifiques de premier plan me donnent accès à l’expertise dont j’ai besoin pour utiliser les bases de données les plus performantes, par exemple celles de la mission spatiale Planck, et avancer dans mon travail de recherche. Globalement, c’est le lieu idéal pour mes recherches à la croisée de la cosmologie et de la physique fondamentale des particules : par exemple pour étudier les neutrinos ou d’autres particules élémentaires légères telles que les axions, ou pour aller au-delà des modèles cosmologiques standards et mettre à l’épreuve la théorie de relativité générale d’Einstein."