Six questions sur l’Institut de la transition environnementale

Des recherches menées en partenariat avec des acteurs de la société civile, un think tank, un comité de science-fiction… Pour agir efficacement face à l’un des plus grands défis du XXIe siècle, l’Institut de la transition environnementale que vient de créer Sorbonne Universités s’est fixé une ligne directrice : sortir des sentiers battus.

1. En quoi cet institut innove-t-il ?

« Il ne s’intéresse pas aux changements environnementaux en tant que tels, mais à la transition environnementale, souligne Marianne Cohen. C’est-à-dire à la façon dont les sociétés vont pouvoir se positionner pour anticiper ces changements, et pas seulement les subir. » Ce qui suppose de rompre avec les schémas universitaires traditionnels.

 

Première innovation : SU-ITE est avant tout un institut de recherche-action. « Sa vocation est d’apporter à la société des connaissances et des solutions utiles pour agir », explique Laurence Eymard. Un parti pris qui met notamment en cause la frontière entre recherche fondamentale et appliquée. « Pour prévoir les adaptations nécessaires dans l’agriculture, par exemple, il est essentiel de savoir si, dans vingt ou trente ans, les régions françaises auront plus d’eau ou moins en raison du changement climatique, note Denis Couvet. Aujourd’hui, ce type de questions très appliquées n’a pas forcément de réponse claire. Le but de l’institut sera justement d’intégrer ces incertitudes. »

 

Deuxième innovation : l’institut interagira étroitement avec les acteurs de la société civile. Objectif : croiser leur expertise avec celle des chercheurs pour mieux capter les besoins, proposer des réponses adaptées, et faire en sorte que les publics visés en comprennent les enjeux et se les approprient. « Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de travailler pour la société, mais également avec elle », résume Laurence Eymard.

2. Quel est l’enjeu pour Sorbonne Universités ?


Luc Abbadie, professeur à l’UPMC et directeur de l’Institut d’écologie et des sciences de l’environnement de Paris

« Notre conviction, c’est que la transition environnementale doit être beaucoup plus rapide et profonde que ne l’anticipent la plupart des acteurs politiques, économiques et sociaux », explique Denis Couvet.

 

Du changement climatique à l’effondrement de la biodiversité en passant par l’épuisement des ressources naturelles, l’accumulation des problèmes environnementaux menace en effet gravement les pays, leur croissance économique et leur cohésion sociale. D’où l’urgence d’agir… Et la volonté d’affirmer l’utilité sociale de Sorbonne Universités dans un domaine où ses compétences demeurent peu connues du monde socio-économique, et donc sous-employées.

 

Les établissements de la communauté disposent en effet sur ce sujet d’un réservoir d’expertises non seulement considérable, mais multidisciplinaire : 54 laboratoires travaillant sur des questions en lien avec l’environnement, soit quelque 2 000 chercheurs – climatologues, écologues, physiciens, chimistes, géographes, historiens, anthropologues, philosophes, sociologues… Un atout, car la transition environnementale est par essence une problématique transversale. « Ce qu’il s’agit avant tout de changer, ce sont les relations entre les humains et la nature, observe Marianne Cohen. Les sciences humaines et sociales, qui disposent des outils nécessaires pour analyser les stratégies des communautés face à leur environnement, ont donc un rôle clé à jouer aux côtés des sciences de l’environnement pour aider à définir des voies porteuses de sens pour les sociétés. »

« Notre ambition, souligne Luc Abbadie, c’est de multiplier les synergies entre disciplines pour développer des projets novateurs, renforcer notre expertise et faire de l’institut un interlocuteur incontournable sur la transition environnementale. »

3. Comment donner plus de visibilité à cette expertise ?

En innovant, là aussi. L’institut va créer un think tank, qui sera une vitrine de son utilité sociale. « Cette structure s’inscrira dans un esprit de service public, explique Luc Abbadie. Sa mission sera de rendre l’expertise scientifique sur les problématiques environnementales plus accessible, plus compréhensible, et de créer les conditions pour que les politiques publiques prennent l’environnement en compte au même niveau que les enjeux sociaux ou économiques. Aujourd’hui, par exemple, si la réalité du changement climatique fait à peu près consensus, les politiques publiques sont loin de matérialiser l’urgence de mettre en œuvre la transition énergétique. Le think tank s’autosaisira de sujets de ce type, sur lesquels il publiera des rapports ou des articles. Il pourra également prendre position dans les débats publics pour opposer des arguments scientifiques aux discours idéologiques. »

 

Pour remplir cette fonction stratégique, il aura besoin de moyens humains à la hauteur de l’enjeu. La solution envisagée est donc double. D’une part, recruter un noyau dur d’enseignants-chercheurs de différentes disciplines, qui s’engageraient pour deux ou trois ans dans le think tank en étant déchargés d’une partie de leurs enseignements. De l’autre, intégrer des étudiants qui auraient envie de s’investir en profondeur et sur plusieurs années aux côtés des chercheurs du think tank pour acquérir une culture environnementale solide en plus de leur spécialité disciplinaire. 

4. Comment se matérialisera l’interaction entre chercheurs et acteurs de la société civile ?


Denis Couvet, professeur au MNHN et chercheur au Centre d’écologie et des sciences de la conservation

L’institut va lancer des projets de recherche participatifs, impliquant des parties prenantes de la transition énergétique : villes, entreprises, ONG, acteurs du monde agricole… En s’appuyant sur le FabLab de Sorbonne Universités, il souhaite également développer l’innovation participative. Par ailleurs, son comité de pilotage stratégique intégrera des représentants de la société civile.

 

Pour mieux booster l’innovation en matière de recherche et d’interaction avec la société, il va même se doter d’un comité de science-fiction. Le principe ?« Faire émerger des idées vraiment neuves en créant un espace de dialogue entre des chercheurs de disciplines différentes et des acteurs de la société et, surtout, en ouvrant le champ des possibles à l’infini, répond Anne-Caroline Prévot, chercheuse CNRS au MNHN chargée de la mise en place de cette structure. Pour cela, les membres du comité tourneront régulièrement et, pour stimuler leur créativité et les inciter à oser soumettre des propositions un peu folles, nous utiliserons des méthodes d’animation participative. »

5. Quelles sont les priorités en termes de recherche ?

L’objectif est d’ouvrir un certain nombre de chantiers interdisciplinaires, et, pour certains, participatifs, sur des problématiques de fond. « Ces projets dits “ longs ” feront a minima l’objet d’une thèse et dureront donc au moins trois ans, mais pourront ensuite rebondir sur de nouvelles recherches, explique Laurence Eymard. Leurs orientations précises sont en cours de maturation avec les chercheurs, mais plusieurs thématiques ont déjà été identifiées. » 

 

Parmi celles-ci : les milieux extrêmes ou critiques (ceux où les changements climatiques auront le plus d’impact, tels l’Arctique et les régions menacées par la montée des océans), mais aussi la ville de demain, vaste sujet sur lequel l’institut bénéficiera d’une ouverture internationale. Il va en effet rejoindre l’UCCRN, un réseau mondial de recherche sur le changement climatique urbain associant des scientifiques et des acteurs de la société civile (métropoles, grandes entreprises, ONG…).

 

D’autres projets porteront sur les maladies émergentes, les énergies alternatives, ou encore la modélisation multiacteur : par exemple, comment aider les agriculteurs à anticiper l’avenir en formalisant des scénarios de transition intégrant à la fois les problématiques environnementales (changement climatique, crise de la biodiversité…) et le jeu complexe des contraintes économiques et sociales auquel est soumis leur activité ? 

 

Pour éclairer ces recherches, mais aussi les travaux du think tank, l’institut va mettre en place un séminaire mensuel, qui, afin d’ouvrir largement la réflexion, donnera la parole à des intervenants internes et externes.

Par ailleurs, pour favoriser le travail collectif entre chercheurs de différentes disciplines, ses responsables envisagent une solution novatrice : créer des coopératives de recherche. « Les institutions scientifiques classiques encouragent plutôt le travail individuel puisqu’un chercheur est évalué sur ses publications, observe Denis Couvet. Dans ces coopératives, les règles du jeu seraient différentes. Les chercheurs pourraient par exemple être évalués sur la réalisation d’un projet. »

6. Quels sont les objectifs en formation ?


Marianne Cohen, professeur à Paris-Sorbonne et chercheuse au laboratoire Espaces, nature, culture

Dans leur vie professionnelle, beaucoup des étudiants d’aujourd’hui seront confrontés aux impératifs de la transition environnementale, quelles que soient leur spécialité actuelle et leur activité future. D’où l’importance de créer des formations interdisciplinaires pour les y préparer. « A l’UPMC et à Paris-Sorbonne, il existe déjà des formations mixtes – notamment en licence, avec le système majeure/mineure, souligne Marianne Cohen. Avec la fusion des deux universités, elles ont vocation à se multiplier et nous souhaitons en profiter pour proposer aux UFR de développer des parcours spécifiques intégrant des unités d’enseignement sur la transition environnementale. »

« Nous voudrions mettre en place une offre coordonnée d’UE allant de la L2 au M2, qui permettrait aux étudiants d’acquérir une bonne culture générale sur ce sujet et de voir cette compétence reconnue dans leur diplôme, explique Luc Abbadie. Ces UE seraient axées sur les problématiques sociétales que pose la transition environnementale. Il ne s’agirait pas de faire un cours sur le changement climatique, par exemple, mais sur les stratégies d’atténuation et d’adaptation, en prenant en compte à la fois leurs dimensions environnementales, politiques, sociologiques, économiques, psychologiques… »

 

Pour le reste, l’UPMC délivre avec Sciences Po un master en sciences politiques de l’environnement, qui débouche notamment sur des postes de responsable développement durable dans des collectivités ou des entreprises. SU-ITE réfléchit à proposer d’autres parcours de ce type pour former des professionnels des questions environnementales et projette également de déployer une offre de formations continues.