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Six questions sur l’Observatoire des patrimoines de Sorbonne Universités

Lancé en octobre 2016, Opus, l’Observatoire des patrimoines, est un des instituts thématiques de Sorbonne Universités. Zoom sur ses enjeux et ses lignes de force avec ses responsables.

1/ Pourquoi un institut dédié aux patrimoines ?

Programme Convergence, chaires thématiques, Labex, initiatives pédagogiques innovantes… Les questions liées aux patrimoines culturels et naturels se sont imposées comme un des thèmes phares des projets interdisciplinaires portés par Sorbonne Universités pour explorer de nouvelles voies de recherche et de formation. Opus a vocation à en faire un domaine de référence de la communauté.

« A l’instar des autres instituts Sorbonne Universités, il ne s’agit ni d’un laboratoire, ni d’une agence de moyens, explique Philippe Walter. C’est avant tout une démarche destinée à fédérer les équipes de sciences humaines et sociales et de sciences exactes travaillant ou susceptibles de travailler sur les patrimoines pour développer les dynamiques collaboratives et multiplier les projets novateurs. » 

2/ Sur quelles forces s’appuie-t-il ?

Opus associe déjà une douzaine de laboratoires de premier plan, tels Orient & Méditerranée pour l’archéologie et les sources anciennes, le Centre André Chastel pour l’histoire de l’art, Patrimoines locaux et gouvernance (Paloc) pour l’étude des processus de construction et déconstruction des patrimoines naturels et culturels, Archéozoologie et archéobotanique pour l’histoire des interactions naturelles et culturelles entre les sociétés humaines, les animaux et les végétaux, ou encore le Laboratoire d’archéologie moléculaire et structurale (Lams) pour l’analyse physicochimique des œuvres d’art et l’étude des propriétés des matériaux anciens. Le Labex Obvil, qui numérise de très grands corpus de textes littéraires et développe des outils informatiques pour les explorer, en est également partenaire.

Mais, au total, 70 structures de recherche et de formation ont participé à des projets en lien avec le patrimoine soutenus par Sorbonne Universités ou sont impliquées dans des Labex touchant à ce sujet et sont donc potentiellement concernées par Opus. Par ailleurs, Sorbonne Universités, et particulièrement le Muséum national d’histoire naturelle, comporte une forte dimension muséologique, et possède de riches collections naturalistes, ethnographiques, anthropologiques, zoologiques, mais aussi médicales, scientifiques, techniques et documentaires

« L’éventail de nos expertises est exceptionnel, celui de nos moyens techniques l’est tout autant, note Philippe Walter. Citons par exemple Plemo 3D, plateforme de numérisation et modélisation 3D d’objets et monuments ; MH@SU, plateforme de recherche et de formation sur l’évolution humaine du Musée de l’Homme ; les outils du Lams pour l’analyse non invasive des matériaux des œuvres d’art, ceux d’Obvil pour exploiter de grandes bases de textes ou bien les moyens de calcul et de visualisation de l’Institut des sciences du calcul et des données de Sorbonne Universités… Opus sera un formidable outil pour mettre toutes ces forces en synergie. De plus, trois grandes institutions — la BNF, le musée d’Orsay et le musée du Quai Branly – ont manifesté leur souhait d’en être partenaires, ce qui nous ouvrirait encore plus de possibilités. »

3/ A quels types d’objets patrimoniaux se consacrera-t-il ?

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Dominique Guillaud, anthropo-géographe à l’Institut de recherche pour le développement.

Au fil des décennies, la notion de patrimoine s’est beaucoup diversifiée : des collections de musées aux parcs naturels, des sites archéologiques et monuments aux langues autochtones, de la littérature aux produits du terroir, de la musique aux patrimoines biologiques et génétiques…

« Ces objets obéissent à des critères communs, qui font écho à ceux du développement durable, explique Dominique Guillaud. Ce sont des biens collectifs hérités du temps long, qu’il s’agit de transmettre aux générations à venir et donc de protéger. Opus les abordera dans toute leur diversité, à travers trois approches :

  • les travaux sur les objets patrimoniaux, leurs origines, leurs usages, leur analyse… - ceux que mènent, par exemple, les archéologues ;
  • les travaux pour les patrimoines – pour les gérer, les conserver et les valoriser auprès du public ;
  • et les travaux à propos des patrimoines, c’est-à-dire les recherches d’ordre éthique et épistémologique sur l’évolution de la notion de patrimoine et les phénomènes de patrimonialisation.

Généralement, ces trois approches sont segmentées. Notre objectif est de les croiser, de faire travailler leurs acteurs ensemble pour bâtir une véritable chaîne d’études patrimoniales, qui permettra d’affirmer l’Observatoire des patrimoines comme un pôle d’expertise globale sur cette thématique. »

Dans un premier temps, Opus déploiera ces axes de travail autour de thèmes faisant déjà l’objet de projets interdisciplinaires. Par exemple, l’agrobiodiversité et les pratiques sylvicoles, agricoles et pastorales anciennes et actuelles, qui sera un point de convergence avec l’Institut de la transition environnementale de Sorbonne Universités. Ou bien l’histoire matérielle des arts, dans la continuité des travaux de la chaire thématique Polyre qui, en associant physicochimistes, archéologues, préhistoriens et historiens de l’art, a jeté les bases d’une nouvelle histoire des couleurs. Mais, peu à peu, d’autres thèmes devraient émerger.

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Jean-Pierre Van Staëvel, archéologue spécialiste de l’Occident musulman médiéval à Paris-Sorbonne.

4/ En quoi s’agit-il d’un observatoire ?

Comme tous les instituts Sorbonne Universités, Opus jouera un rôle d’incubateur de projets interdisciplinaires de recherche et sera force de propositions en matière de formations. Mais il aura pour spécificité d’assurer également une fonction de veille. D’abord sur l’évolution des phénomènes de patrimonialisation, via son approche épistémologique.

« Autrefois, la notion de patrimoine était définie par des élites, des autorités émanant de l’Etat, et très normée, souligne Jean-Pierre Van Staëvel. Aujourd’hui, des communautés, des collectivités locales revendiquent leurs propres patrimoines et l’acception de ce terme ne cesse de s’élargir. C’est un phénomène de fond dont les enjeux sont politiques, sociaux, économiques, et qui nécessite des études plus approfondies.» « Partout dans le monde, il y a effervescence autour de cette notion, ajoute Dominique Guillaud. Les patrimoines sont de plus en plus instrumentalisés et même pris en otage, comme quand les jihadistes en détruisent des emblèmes mondiaux. En menant une veille sur ces processus, Opus affirmera d’autant mieux son originalité dans le paysage scientifique. »

Mais sa fonction d’observatoire ne s’arrêtera pas là. Il s’agira également de capter les attentes de la société en matière de patrimoine et de voir comment Sorbonne Universités peut y répondre.

« Pour l’instant, l’expertise de l’université sur les questions patrimoniales est souvent sous-employée, d’où notre volonté de mieux la valoriser, explique Jean-Pierre Van Staëvel. Nous sommes comptables vis-à-vis des contribuables qui financent nos recherches, mais aussi des sociétés que nous étudions. Il est essentiel de leur restituer les fruits de nos travaux au-delà des seules publications scientifiques, sans quoi nous ne remplissons que partiellement notre mission. »

Pour mener cette veille, Opus va mettre en place une cellule rassemblant des experts de différentes disciplines et des personnalités externes : représentants du monde des arts, de l’industrie, de la société civile…

5/ Quels types d’expertises proposer à la société ?

« Opus vient de voir le jour et nous n’en sommes encore qu’aux hypothèses, répond Dominique Guillaud. Mais nous pouvons par exemple contribuer à l’élaboration de cahiers des charges pour la labellisation de produits du terroir, ou bien apporter une expertise à des pouvoirs publics désireux de faire classer un site naturel ou historique, ou encore les conseiller sur le type de musée à mettre en place pour valoriser un patrimoine. Ce sont des demandes auxquelles l’UMR dont je fais partie, Paloc, est régulièrement confrontée dans les pays du Sud et ces besoins existent aussi au Nord. »

« Nous pourrions également proposer des formations théoriques ou pratiques pour les professions en lien avec le patrimoine et les métiers d’art, note Jean-Pierre Van Staëvel. Par exemple, former des personnels travaillant à la conservation de sites ou de collections à la modélisation de bâtiments et d’objets sous forme de maquettes numériques 3D. C’est une technique dont il est beaucoup question pour reconstituer des monuments ou présenter des objets trop fragiles pour être exposés au public, mais qui, sur le terrain, reste peu accessible. »

6/ Quelle sera sa feuille de route dans les mois à venir ?

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Philippe Walter, physicochimiste, directeur du Laboratoire d’archéologie moléculaire et structurale de l’UPMC

Dans un premier temps, il s’agira notamment d’identifier plus précisément le vivier des spécialistes de Sorbonne Universités susceptibles de contribuer aux missions de veille et d’expertise d’Opus.

« Ensuite, nous voudrions lancer un appel à propositions pour initier des projets interdisciplinaires de recherche, de formation et de valorisation de nos expertises, explique Philippe Walter. Nous souhaitons également organiser une animation scientifique, avec des séminaires ouverts aux chercheurs et aux étudiants de la communauté, mais aussi à des chercheurs externes, car il est important de nous confronter à d’autres dynamiques universitaires. La réflexion autour d’Opus et son colloque inaugural, en octobre 2016, ont fait émerger les prémices d’une nouvelle dynamique collaborative qu’il faut maintenant concrétiser. Notre objectif est donc de lancer ces actions au plus vite en 2017. »