Expertises

Une alliance de compétences pour restituer la subtilité des sculptures polychromes de la Grèce antique. Sorbonne Université a confié la chaire senior du programme Polyre à un archéologue spécialiste de la couleur dans le monde grec : Philippe Jockey, de l’université d’Aix-Marseille. Son expertise, conjuguée à celle des physicochimistes de l’UPMC, devrait permettre de franchir un pas dans la compréhension des techniques mises en œuvre dans la Grèce antique pour peindre les sculptures et de la perception que pouvaient avoir les Grecs de ces œuvres polychromes.

Professeur d’archéologie et d’histoire grecques à Aix-Marseille Université, Philippe Jockey apprécie le dépaysement pour la liberté de pensée et d’action qu’il procure… et, sur ce point, 2015 lui aura été faste ! Depuis janvier, il est détaché sur le programme Polyre de Sorbonne Universités en tant que titulaire de la chaire senior. Installé à Jussieu, au cœur du Laboratoire d’archéologie moléculaire et structurale (Lams), le fer de lance de Polyre, il travaille au quotidien avec des physicochimistes spécialistes des matériaux du passé. 

Derrière l’histoire de la polychromie, celle des cités grecques

Une trajectoire presque naturelle pour cet universitaire convaincu que l’avenir de l’histoire antique passe par l’interdisciplinarité : « Il faut continuer à interroger Thucydide ou Hérodote, c’est passionnant ! Mais, aujourd’hui, pour aller plus avant dans notre connaissance des sociétés de l’Antiquité, il est indispensable de croiser la lecture de ces textes admirables avec les données archéométriques les plus innovantes. » Philippe Jockey s’y emploie depuis vingt ans en étudiant les techniques de réalisation et la polychromie de la sculpture grecque, approche qu’il juge particulièrement féconde pour appréhender le monde hellène antique : « Quels messages entendaient délivrer les commanditaires des statues à travers les couleurs ? Comment les Grecs recevaient-ils ces œuvres ? Comment fabriquait-on les couleurs ? D’où venaient les pigments utilisés ? La réalisation d’une sculpture mobilisait-elle forcément un sculpteur et un peintre, ou un même artiste pouvait-il réaliser les deux tâches ? Derrière les traces de couleurs des sculptures subsistent celles de l’histoire des cités grecques, de leurs valeurs, de leurs techniques, de leur économie… » 

C’est en préparant sa thèse sur l’artisanat de la sculpture dans l’île de Délos qu’il a commencé à se passionner pour la polychromie de l’art grec. « Peu à peu, j’ai pris conscience qu’une statue n’était achevée que lorsqu’elle était peinte ou dorée. Mieux : sculpter, c’était peindre. Quand le sculpteur commençait à tailler son œuvre dans la pierre, il avait déjà en perspective les couleurs qu’elle porterait. Autrement dit, le travail réalisé sur le modelé sculpté trouvait sa finalité dans le modelé peint. » Paradoxalement, cette étape ultime de la mise en couleur était la moins documentée du processus de fabrication d’une statue, d’autant que la polychromie de la sculpture grecque a longtemps été occultée en dépit des traces livrées par l’archéologie. Un déni dont Philippe Jockey a d’ailleurs décrypté les rouages dans un ouvrage remarqué : Le Mythe de la Grèce blanche. Histoire d’un rêve occidental (1)

Aujourd’hui, la polychromie grecque est certes largement attestée et admise, mais elle reste très mal connue. Polyre est donc arrivé à point nommé pour lui permettre d’explorer de nouveaux champs de recherche à la lumière de l’analyse physicochimique des couleurs. 

« Il n’est pas possible que les Grecs aient si mal peint ! »

Parmi ses priorités, restituer la palette chromatique des sculptures dans toute sa complexité et sa subtilité : « Si les Grecs ont si bien sculpté, il n’est pas possible qu’ils aient si mal peint ! C’est ce que je cherche à mettre en évidence, car les reconstitutions polychromes proposées jusqu’à présent me semblent totalement erronées : elles ne sont fondées sur aucune caractérisation stricte des couleurs et extrapolent à l’ensemble de l’œuvre les observations réalisées sur quelques points d’une sculpture. Les techniques d’analyse physicochimique devraient nous permettre de mieux identifier et distinguer les différents pigments, mais aussi leur distribution à la surface d’une œuvre. D’une partie à l’autre d’une statue, même si la composition des pigments est identique, leur dilution ou la façon de les appliquer peuvent en effet différer et donner lieu à quantité de nuances dans les couleurs. » 

Autre sujet clé : l’éclat des sculptures, auquel Philippe Jockey a consacré un séminaire dans le cadre de Polyre : « Leurs couleurs n’avaient de sens que si elles brillaient d’un certain éclat – variable selon la nature de la statue, sa position dans l’espace ou encore la signification qu’entendait lui donner son commanditaire – et qui déterminait largement la manière dont l’œuvre pouvait être reçue par le public. Mon objectif est donc d’identifier quel type d’éclat pouvaient avoir les œuvres selon les matériaux organiques (cire ou autre) utilisés pour ce traitement, ce qui pose un défi : cette couche finale était la plus exposée aux altérations du temps et il est très difficile aujourd’hui d’en trouver des traces sur les œuvres. »

De Delphes à Alexandrie, un matériel de premier plan

En juin 2015, pour tenter de répondre à ces interrogations, Philippe Jockey et Matthias Alfeld, physicochimiste titulaire de la chaire Polyre junior, ont passé à la loupe un des chefs d’œuvre du sanctuaire de Delphes : le trésor des Siphniens, un petit monument que les habitants de l’île de Siphnos érigèrent au dernier quart du VIe siècle av. JC pour célébrer leur enrichissement grâce à la découverte de mines d’or et d’argent sur leur territoire. Lors de sa mise à jour en 1894, sa frise sculptée et peinte conservait encore de vives couleurs, aujourd’hui quasiment disparues. L’objectif de la mission était donc de localiser les traces de polychromie, souvent minuscules, subsistant sur l’œuvre, de réaliser des microphotographies pour enregistrer leur forme et leur répartition et d’analyser les couleurs par fluorescence des rayons X pour caractériser les différentes variétés de pigments utilisés (terres naturelles, colorants végétaux, animaux…). 

Cette première campagne a permis d’explorer plusieurs thématiques historiques, dont le questionnement a en retour nourri l’approche physicochimique : par exemple, quelles étaient les couleurs du mobilier d’apparat divin ou du sang versé par le combattant mort représentés sur la frise (voir le portfolio ci-dessous) et quelles valeurs exprimaient-elles ? Elle a également été l’occasion d’une formation de terrain, à laquelle ont participé une postdoctorante du programme Polyre, un doctorant d’Aix-Marseille Université et des boursiers de master de l’École française d’Athènes, institution en charge des fouilles à Delphes et dont Philippe Jockey est un ancien membre. 

Une seconde mission, destinée à compléter les mesures et à rechercher d’éventuelles traces d’or sur la frise du trésor, aura lieu à l’automne. Ensuite, il est prévu d’effectuer des analyses physicochimiques sur des figurines de chattes découvertes en 2009 par le service archéologique égyptien dans le Bubasteion de la colonie grecque d’Alexandrie (un sanctuaire dédié à la déesse égyptienne Bastet). « Il s’agit d’un matériel exceptionnel – quelque 300 chattes dorées à la feuille ! –, auquel le Centre d’études alexandrines nous facilite l’accès après accord du Conseil suprême des antiquités égyptiennes, explique Philippe Jockey. L’objectif, dans le cadre de Polyre, est d’étudier la composition de l’or revêtant les chattes et les techniques d’application employées. Pour le responsable de Polyre, Philippe Walter, et moi-même, l’occasion est unique : jamais autant de figurines dorées de cette époque n’ont pu être étudiées. Leur analyse physicochimique devrait remettre en cause bien des idées reçues sur les techniques, les provenances et les valeurs symboliques de l’or utilisé et des figurines. En janvier 2016, je reprendrai mes fonctions à l’université d’Aix-Marseille et nous n’aurons pas le temps d’achever ces recherches d’ici là, mais je les poursuivrai en partenariat avec Sorbonne Universités. » 

Une véritable interaction entre histoire de l’art et physicochimie

A quelques mois de la fin de sa mission, le titulaire de la chaire senior n’a en tous cas qu’un seul regret : ne pas pouvoir prolonger cette « expérience exceptionnelle » qu’est Polyre : « Je mène mes recherches en toute liberté, avec le soutien d’un laboratoire d’étude des matériaux parmi les plus performants et un financement important qui me permet d’organiser des missions, des séminaires, des formations de terrain… tout ce que devrait être l’université de l’avenir ! Sans compter la qualité de la coopération avec les physicochimistes. A Delphes, avec Matthias Alfeld, nous avons réellement travaillé en interaction et en parfaite compréhension. Ses analyses chimiques m’amenaient à réorienter mes réflexions : telle ocre ne peut pas avoir été appliquée de telle manière, ni provenir de tel endroit, etc. Inversement, mes questionnements l’incitaient à réinterroger sa méthodologie de mesure pour aller plus loin et confirmer ou infirmer tel ou tel point historique. Au concept d’interdisciplinarité je préfère d’ailleurs celui d’interaction : l’histoire de la couleur ne peut progresser qu’à la lumière de la physicochimie, mais, réciproquement, les physicochimistes ont besoin de notre éclairage pour avancer dans leurs méthodes, leur instrumentation et leurs problématiques. C’est un autre aspect passionnant de Polyre. »

(1) Le Mythe de la Grèce blanche. Histoire d’un rêve occidental, Philippe Jockey, Editions Belin, 2013 (édition de poche, 2015).

Diaporama : les travaux de la chaire Polyre sur la polychromie antique

Crédit : A. Pelle (CNRS), d’après M. Abd El-Maksoud, A. Abd El-Fattah, M. Seif El-Din, « La fouille du Boubasteion d’Alexandrie : présentation préliminaire », EMA III, fig. 17.