Enjeux

En quoi le programme Polyre nourrit-il la stratégie de Sorbonne Universités ? Réponses de son porteur, Philippe Walter. Créateur et directeur du Laboratoire d’archéologie moléculaire et structurale à l’UPMC et auparavant directeur de recherche au Centre de recherche et de restauration des musées de France, ce chimiste figure parmi les principaux spécialistes français des matériaux du patrimoine.

Dans quelle mesure la chaire thématique Polyre contribue-t-elle à la construction de la communauté Sorbonne Universités ?

Polyre, comme les autres programmes scientifiques soutenus par Sorbonne Universités, vise à encourager les coopérations entre établissements de la communauté. La couleur est une thématique qui s’y prête particulièrement. Elle concerne à la fois les physicochimistes du Lams, les préhistoriens du Muséum national d’histoire naturelle et les archéologues, historiens de l’art et historiens de Paris-Sorbonne. Les possibilités de collaborations sont donc multiples. Mais, surtout, cette approche interdisciplinaire de la polychromie répond à une vraie logique : l’histoire des sociétés, l’histoire de l’art et l’archéologie gagnent à intégrer l’apport des sciences. C’est ce que Polyre vise à démontrer. Avec cette chaire, notre ambition est de jeter les bases d’une nouvelle histoire de la couleur, sur laquelle Sorbonne Universités se situera à l’avant-garde et pourra bâtir une image spécifique très forte. 

Qu’y a-t-il de spécifiquement nouveau dans cette histoire de la couleur ?

Notre approche de la peinture victorienne, par exemple, est inédite. Il s’agit de croiser l’analyse physicochimique des couleurs de tableaux de l’époque victorienne et l’analyse de textes contemporains (œuvres littéraires, commentaires critiques, etc.). Les peintres et les poètes victoriens étaient très proches et l’objectif est notamment de comprendre comment certains tableaux, dans la matérialité de leurs couleurs et la représentation qu’ils proposent à travers leur palette chromatique, font écho à des poésies. Il est aussi d’étudier l’influence de l’arrivée des premiers colorants issus de l’industrie chimique sur les pratiques des peintres. Ces pigments ont par exemple été très critiqués et même vivement déconseillés parce qu’ils polluaient et qu’ils étaient toxiques pour les ouvriers qui les fabriquaient. Or les analyses physicochimiques montrent que les peintres les utilisaient quand même parce qu’ils donnaient des couleurs magnifiques. De la même manière, nos questionnements sur les peintures pariétales de la grotte de Marsoulas, en Haute-Garonne, sont novateurs : nous étudions le sens profond des couleurs utilisées par les peintres de la préhistoire et non simplement leur dimension esthétique. 

En quoi consiste ce projet ?

C’est un projet sur lequel je travaillais déjà dans le cadre du Lams avec des préhistoriens du Centre de recherche et d’études pour l’art préhistorique Emile Cartailhac, à Toulouse, et des universités de Berkeley et Binghamton (dans l’Etat de New-York), et que j’ai intégré dans Polyre. Les peintures de cette grotte datent d’environ -17 000 ans. Alors que la palette chromatique des œuvres plus anciennes se limite à la dualité noir/rouge, celle de Marsoulas (comme celle des grottes, contemporaines, de Lascaux et Altamira) est plus riche, avec du rouge vif, du rouge brique, de l’orangé… De plus, à une dizaine de kilomètres de Marsoulas, des blocs de couleurs offrant la même variété de nuances ont été retrouvés dans un site d’habitation datant également de cette période. Faut-il en conclure que vers - 17 000 ans les hommes du paléolithique ont découvert comment fabriquer de nouvelles couleurs ? Le choix de teintes utilisé à Marsoulas exprimait-il une symbolique, un pouvoir particuliers ? Je viens d’effectuer une série de mesures dans la grotte qui devraient apporter des éléments de réponse. L’objectif était notamment de caractériser les éléments chimiques composant les différents pigments pour les comparer aux blocs de couleurs trouvés sur le site d’habitat et d’analyser la réflexion de la lumière par les peintures, ce qui permet de définir la gamme chromatique utilisée, de la comparer à celle d’autres grottes et pourra nous aider à comprendre la perception qu’en avaient les hommes du paléolithique. Ensuite, il s’agira de confronter cette approche matérielle avec celle plus cognitive des préhistoriens. 

Le Lams menait déjà des recherches pluridisciplinaires. Qu’apporte de plus Polyre ?

Effectivement, même si son cœur de métier est l’analyse physicochimique des matériaux – et principalement des couleurs –, le Lams a aussi pour vocation de développer des recherches pluridisciplinaires. Outre des physicochimistes, l’équipe compte d’ailleurs des spécialistes de sciences humaines : une latiniste qui travaille sur les collyres antiques, des égyptologues… Ce que nous apporte Polyre, c’est un financement conséquent pour donner un coup d’accélérateur à ces travaux pluridisciplinaires et obtenir rapidement des résultats qui démontreront leur valeur ajoutée. Au printemps 2015, le titulaire de la chaire senior de Polyre, Philippe Jockey, qui est archéologue, et le titulaire de la chaire junior, qui est physicochimiste, se sont par exemple rendus à Delphes pour étudier les traces de couleurs sur un petit monument, le trésor des Siphniens. Ils en sont revenus avec quelque 250 mesures physicochimiques qu’il s’agit maintenant d’interpréter. Une analyse à une telle échelle, c’est inédit ! Parce que nous osons entreprendre une étude aussi fouillée et parce que Polyre nous le permet, nous devrions franchir un cap dans la compréhension de la polychromie grecque (lire l’article sur le projet de Philippe Jockey).

Polyre s’achèvera en juin 2016. Avez-vous de nouveaux projets d’ici là ?

Je souhaite ouvrir notre approche aux neurosciences, qui pourraient nous éclairer sur la manière dont le public recevait une œuvre (quelle était sa perception visuelle des couleurs, quelle lecture en faisait-il, quelle émotion ressentait-il ?) ; voire, dans certains cas, nous aider à comprendre l’expérience multisensorielle qui lui était proposée : si l’on revient au sanctuaire de Delphes, par exemple, il faut imaginer le mélange sensoriel qui pouvait exister entre les statues et frises polychromes ou dorées, les fumigations de parfums et les chants. En 2013, pour lancer la réflexion sur l’apport des neurosciences en histoire de l’art, le Lams avait organisé une journée d’étude intitulée Le geste du peintre : matériaux, perception, émotion avec le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux, à laquelle avaient participé des historiens de l’art et des chercheurs de l’Institut du cerveau et de la moelle épinière (qui réunit l’UPMC, l’Inserm et le CNRS). En 2016, l’objectif est d’en organiser une seconde, dans le cadre Polyre, pour poursuivre les échanges et identifier des sujets de recherche.

Quelles sont les perspectives au-delà de 2016 ?

En nous donnant les moyens d’obtenir plus de résultats, et donc d’acquérir plus de crédibilité et de visibilité, Polyre devrait avoir un effet d’entraînement et nous aider à trouver des financements pour poursuivre des projets interdisciplinaires sur la couleur après juin 2016. Par ailleurs, nous sommes en train de travailler à la structuration d’un Institut du patrimoine : un institut sans murs qui fédèrera les activités de recherche de Sorbonne Universités autour des sciences et du patrimoine. Outre Polyre, Sorbonne Universités soutient en effet un grand nombre de travaux multidisciplinaires dans ce domaine, qui s’est affirmé comme une des grandes thématiques scientifiques transversales au sein de la communauté : le projet Plemo3D du programme SATS-SU, par exemple, vise à développer une plateforme mobile de numérisation et de modélisation 3D pour des applications dans les arts et l’architecture ; la chaire thématique Humanum est dédiée aux humanités numériques… Et 17 projets du programme Convergence portent sur les sciences et le patrimoine ! L’Institut du patrimoine devra permettre de développer plus largement et de façon pérenne ces collaborations interdisciplinaires sur le patrimoine pour en faire un véritable domaine d’excellence de Sorbonne Universités.

À terme, vous semble-t-il important de développer un parcours de formation interdisciplinaire autour du patrimoine ?

Oui, et c’était d’ailleurs un de nos objectifs potentiels dès la création du Lams. Je pense qu’il y a un véritable besoin de nouvelles formes d’enseignement croisant sciences et humanités dans les disciplines qui concernent le patrimoine et je souhaiterais qu’à terme nous puissions créer un double cursus sciences et patrimoine associant des historiens, des historiens de l’art, des archéologues, des physicochimistes, des géologues… Ce sera également l’un des enjeux du futur Institut du patrimoine, dont la vocation sera tout à la fois de développer des recherches et des enseignements innovants qui renforceront le rayonnement de Sorbonne Universités.