Analyse physicochimique d'un tableau de l'époque victorienne, The Lady of Shalott, de William Holman Hunt, au Wadsworth Atheneum Museum of Art de Hartford (États-Unis)

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L’histoire des couleurs revisitée à la lumière de la physicochimie

1. Le contexte

Qu’il s’agisse des toiles des grands maîtres, des œuvres polychromes de l’antiquité ou encore des peintures pariétales de la préhistoire, l’histoire de l’art et des techniques s’est longtemps heurtée à un obstacle : l’impossibilité d’étudier les matières utilisées par les peintres du passé sans effectuer des prélèvements dommageables sur leurs œuvres. Mais, depuis une quinzaine d’années, une instrumentation d’analyse physicochimique non invasive et portable a vu le jour : spectrométrie de fluorescence des rayons X pour identifier la composition chimique des pigments utilisés, diffraction des rayons X pour caractériser les éléments minéraux qu’ils contiennent, spectrophotométrie pour mesurer la manière dont la lumière est réfléchie par les couleurs… Ces technologies permettent d’ausculter les œuvres sans les altérer là où elles se trouvent (musées, sites archéologiques…) et ouvrent donc la voie à des recherches inédites.

Partant de ce constat, la chaire Polyre de Sorbonne Université vise à renouveler radicalement l’histoire de la polychromie en croisant l’expertise des physicochimistes avec celle de préhistoriens, archéologues, historiens, historiens de l’art et spécialistes de la littérature, afin de repenser la place, les valeurs et les enjeux des couleurs au fil du temps.

2. Les axes de recherche

En conjuguant analyses chimiques et sciences humaines, les acteurs de Polyre poursuivent un triple objectif : mieux comprendre non seulement la matérialité d’une peinture (de quels matériaux se composaient les pigments utilisés, d’où provenaient-ils, comment ont-ils été mis en œuvre…), mais aussi la représentation visée (quel effet recherchait le peintre ; les couleurs choisies, leur traitement, leur éclat revêtaient-ils une symbolique particulière, etc.) et, enfin, la réception de l’œuvre, la manière dont sa palette chromatique était perçue par le public.

Leurs recherches interdisciplinaires portent sur trois périodes :

  • le paléolithique : étude des peintures pariétales de la grotte pyrénéenne de Marsoulas, de la patine de silex taillés provenant de sites indonésiens…
  • l’Antiquité : étude d’un monument du sanctuaire grec de Delphes (le trésor des Siphniens), de figurines de chats trouvées dans un temple de la colonie grecque d’Alexandrie (Egypte), de produits cosmétiques et pharmaceutiques…
  • le XIXème anglais : étude d’une sélection de tableaux de l’époque victorienne, période marquée par un fort engouement pour les couleurs tout à la fois dû à la redécouverte de la polychromie des arts de l’Antiquité grecque et du Moyen-Âge, à l’arrivée des premiers colorants issus de l’industrie chimique, et notamment au succès du tout premier d’entre eux, la mauvéine.

3. Les acteurs

La chaire Polyre réunit des chercheurs de quatre entités de Sorbonne Universités :

  • Chimiste spécialiste de l’histoire matérielle des œuvres d’art, son porteur, Philippe Walter (lire son interview) figure parmi les pionniers de la miniaturisation des instruments d’analyse physicochimique. Il dirige le Laboratoire d’archéologie moléculaire et structurale (Lams) : une UMR associant l’UPMC au CNRS, créée début 2012 pour développer des technologies d’analyse physicochimique et des recherches pluridisciplinaires sur les matériaux du patrimoine. Forte d’une trentaine de chercheurs, elle figure parmi les principaux laboratoires au monde dans ces domaines.
  • Le volet de la chaire consacré au XIXe siècle est coordonné par Charlotte Ribeyrol, du laboratoire Voix anglophones, littérature et esthétique (Vale) de Paris-Sorbonne. Maître de conférences en littérature et histoire de l’art britanniques, cette spécialiste de la couleur dans l’Angleterre victorienne, mène en particulier des recherches sur l’hellénisme victorien, ainsi que sur la peinture et les liens entre couleur et culture durant cette période.
  • Les deux autres partenaires du programme sont le laboratoire Médecine grecque de l’UMR Orient & Méditerranée, dont Paris-Sorbonne est membre, et le département de Préhistoire du Muséum national d’Histoire naturelle

Polyre s’appuie également sur deux experts externes :

  • le titulaire de la chaire senior : Philippe Jockey, professeur d’histoire et civilisation grecques à Aix-Marseille Université, grand spécialiste de la polychromie de la sculpture antique (lire l’article sur ses recherches dans le cadre de Polyre) ;
  • le titulaire de la chaire junior : Matthias Alfeld, un jeune chercheur allemand spécialisé dans les techniques d’imagerie utilisant des rayons X pour la caractérisation des peintures et l’interprétation des données qui en sont issues.

4. Formation, échanges scientifiques

Pour promouvoir l’interdisciplinarité dans l’histoire des couleurs, Polyre finance des gratifications de stages de master 2 dans divers laboratoires. 

Par ailleurs, quatre séminaires destinés à un public multidisciplinaire ont été programmés dans le cadre de la chaire :

Polyre a également soutenu la quatrième édition de l’École internationale Hubert Curien d’archéologie moléculaire et structurale, organisée en avril 2015, qui a porté sur la matérialité de la création dans les arts de la préhistoire et de la Renaissance, et, en 2016, organisera en Grèce une école d’été interdisciplinaire et internationale sur la polychromie dans l’Antiquité.