Photos de 3 chercheurs de la chaire Humanum
De gauche à droite : Marc Jahjah, post-doctorant ; Donatien Aubert, doctorant ; Milad Doueihi, titulaire de la chaire Humanum

Un lieu fécond de pensée du numérique

Pilotée par l’un des principaux théoriciens du numérique, l’Américain Milad Doueihi, la chaire Humanum réunit une équipe de jeunes chercheurs travaillant sur des thématiques innovantes. De quoi en faire le creuset d’une réflexion critique fructueuse sur les travaux du Labex Obvil et sur les enjeux du numérique pour les sciences humaines et sociales. Illustration avec quelques uns de ses projets.

Son parcours est pour le moins atypique. Milad Doueihi, le titulaire de la chaire Humanum, est un historien des religions dans l’Occident moderne que le hasard a converti… au numérique : « Dans les années 1990, lorsque j’enseignais à Johns Hopkins University, aux Etats-Unis, j’étais rédacteur en chef d’une revue scientifique que j’ai voulu mettre en ligne. C’est ce qui m’a amené à développer des compétences en informatique et à m’interroger sur les effets du numérique tant sur nos manières de vivre que sur nos pratiques savantes au sein de l’université. »

La grande conversion numérique (Seuil, 2008), Pour un humanisme numérique (Seuil, 2011), Qu’est-ce que le numérique ? (PUF, 2013)… Depuis, le chercheur a publié plusieurs essais qui ont fait date et l’ont imposé comme l’un des principaux spécialistes du sujet. Pointant les transformations induites par les NTIC dans notre relation à l’écrit, au savoir, au pouvoir ou encore dans les rapports sociaux, il fut ainsi parmi les premiers à penser le numérique non pas comme une technique, mais comme une nouvelle culture. Et le premier à proposer l’expression « humanisme numérique » : une manière, à ses yeux, de mieux souligner « la dimension humaine du numérique et la profondeur des mutations en cours, qui touchent à certains aspects des humanismes ayant marqué l’histoire occidentale ». Mais aussi une invitation à analyser la culture numérique sans préjugé, à la lumière des sciences humaines et sociales. 

Des problématiques de numérisation à une archéologie de l’informatique

Ce qui l’a séduit dans le projet Humanum ? A la fois son intérêt pour les travaux de l’Observatoire de la vie littéraire (Obvil), le Laboratoire d’excellence porteur de la chaire, et l’approche française du numérique : « Outre-Atlantique, les premiers grands penseurs du sujet ont été des juristes et la réflexion sur le numérique demeure souvent centrée sur les aspects juridiques (la propriété intellectuelle, etc.), alors qu’en France, elle revêt une dimension plus philosophique. » Depuis plus d’un an, Milad Doueihi a donc entrepris de faire de la chaire le creuset d’une réflexion critique nourrie sur les outils et les pratiques du Labex, et plus largement sur les enjeux du numérique dans le champ des humanités. Avec les équipes d’Obvil, qui réunissent des spécialistes de littérature, d’informatique et d’intelligence artificielle, il travaille ainsi sur deux grandes thématiques. La première concerne les problématiques soulevées par la massification des documents analysés grâce aux outils numériques : « Par le passé, aucun savant, si érudit soit-il, ne pouvait comparer le contenu de milliers de textes. C’est la voie qu’a ouverte le numérique. Mais ce changement d’échelle pose un certain nombre de questions, en particulier sur les biais que peut introduire un algorithme de traitement de données dans l’analyse des textes selon la manière dont il est conçu. Nous avons donc engagé toute une réflexion méthodologique et conceptuelle sur cet aspect. »

La seconde thématique va en revanche très au-delà des préoccupations premières du Labex pour resituer l’évolution des technologies numériques et leurs liens avec les sciences humaines dans la longue durée. Il s’agit en effet de bâtir une archéologie de l’informatique depuis ses premières années jusqu’à aujourd’hui, en étudiant notamment la notion d’intelligence, sur laquelle Milad Doueihi publiera prochainement un nouvel essai au Seuil, L’imaginaire de l’intelligence : « Les villes, les données, etc. : désormais, tout doit être intelligent. Ce qui est intéressant, c’est que l’intelligence a été le mythe fondateur de l’informatique. Dès 1950, dans un article intitulé Computing Machinery and Intelligence, Alan Turing, un des pères de l’informatique, avait par exemple formalisé un concept de machine apprenante : capable, comme un enfant, d’apprendre peu à peu en observant son milieu et en interagissant avec lui. Autrement dit, les premières machines informatiques ont été pensées sur le modèle des humains et c’est vers ce modèle initial qu’on revient aujourd’hui. »

Un spécialiste des réseaux sociaux littéraires

Pour nourrir les travaux d’Obvil, Milad Doueihi s’est également entouré de jeunes chercheurs (deux postodoctorants et trois doctorants) travaillant sur des sujets novateurs. Docteur en sciences de l’information et de la communication de l’EHESS, Marc Jahjah, l’un des postdoctorants, est par exemple spécialiste des réseaux sociaux littéraires permettant aux lecteurs de commenter des livres, d’en surligner des passages et de partager leurs annotations avec d’autres lecteurs. Dans sa thèse, il avait étudié comment ces outils avaient popularisé la pratique à l’origine savante de l’annotation et surtout quelles en étaient les implications. Car, sous une forme ou une autre, les sociétés détenant les réseaux sociaux littéraires monétisent les contenus produits par les lecteurs : Amazon, par exemple, s’en sert pour enrichir ses fiches sur les livres qu’elle commercialise. Dans le cadre d’Humanum, Marc Jahjah poursuit en étudiant notamment une controverse née en 2012 aux Etats-Unis sur le réseau social GoodReads : des auteurs ont reproché à des lecteurs d’exprimer leurs avis de manière trop véhémente, alors qu’ils n’étaient pas qualifiés pour le faire. En retour, les lecteurs les ont accusés d’être incapables de recevoir une critique et la polémique s’est envenimée, déplacée sur des blogs, sur Facebook, Twitter puis dans la presse.

Ces travaux, qui mettent en lumière les reconfigurations à l’œuvre dans le monde du livre, intéressent évidemment l’Observatoire de la vie littéraire qu’est Obvil. « La controverse sur GoodReads pointe un problème majeur des réseaux sociaux littéraires, note ainsi le chercheur. Les lecteurs y produisent des critiques et, d’une certaine façon, sont donc des auteurs. Or, bien qu’elles exploitent leurs commentaires pour promouvoir des livres, les sociétés à la tête des réseaux sociaux leur dénient cette qualité. Dans les faits, le statut de lecteur a donc totalement évolué ; pourtant, symboliquement, il reste inchangé. » 

Deux modèles dans les humanités numériques

Mais, via les outils qu’il mobilise pour analyser ce conflit, Marc Jahjah apporte aussi au Labex un regard décentré, révélateur des limites d’une « numérisation » de la recherche en sciences humaines et sociales : « Aujourd’hui, il existe deux modèles dans les humanités numériques, explique le postodctorant. Le premier est un peu mécaniste : pour schématiser, ce serait se contenter de faire l’analyse lexicale et sémantique du contenu de milliers de critiques publiées sur un réseau littéraire avec des logiciels. Le second, qui est le mien — celui de l’humanisme numérique —, défend qu’on ne peut pas décorréler les traces de leur contexte de production : on ne peut pas comprendre ces critiques sans étudier les logiques industrielles ou encore les relations entre lecteurs qui les sous-tendent. Autrement dit, sans questionnements anthropologiques, sociologiques, sémiotiques… C’est la démarche proposée par Milad Doueihi : mettre le doigt sur des phénomènes qui peuvent poser problème dans la culture numérique, mais en les interrogeant de façon théorique et scientifique, au moyen des outils hérités des humanités, afin d’éviter les positions un peu faciles et binaires. »

Réactiver les arts de la mémoire grâce à la modélisation 3D

La chaire remplit également une mission exploratoire sur de nouveaux usages du numérique. Diplômé de l’Ecole nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy, Donatien Aubert, l’un des doctorants, étudie par exemple comment les arts de la mémoire (une méthode de représentation spatiale utilisée de l’Antiquité à la Renaissance pour mémoriser des textes auxquels l’accès était alors très rare) pourraient aujourd’hui trouver des prolongements dans les humanités grâce aux techniques de modélisation 3D. Cette méthode consistait à associer chaque partie d’un texte à une allégorie (une image frappante capable d’en réactiver le souvenir), puis à « ranger » mentalement chaque allégorie dans un lieu distinct (par exemple, les différentes pièces d’un bâtiment) et à mémoriser son emplacement : en se rappelant l’ordre des allégories dans chaque lieu, le praticien se souvenait du texte. « Dans les années 1960-1970, c’est en se référant à cette tradition que l’informaticien américain David Canfield Smith a inventé l’icône comme interface graphique pour rendre l’utilisation d’un ordinateur plus intuitive, explique Donatien Aubert. Aujourd’hui, les techniques d’imagerie 3D, de réalité virtuelle et augmentée, permettent de poursuivre cette trajectoire de développement. A l’heure où la surabondance de données complique souvent l’accès au savoir, nous pourrions notamment y faire appel pour concevoir des outils de spatialisation de l’information inspirés des arts de la mémoire qui synthétiseraient les connaissances et les rendraient plus accessibles. »

Une perspective très intéressante pour le Labex, qui a prévu de mettre en ligne les corpus qu’il numérise, mais aussi les masses de données résultant des recherches qu’il mène sur des auteurs ou sur des thèmes transverses en explorant ces textes avec des algorithmes. Le jeune chercheur doit donc proposer une représentation 3D interactive de la bibliothèque numérique et des travaux d’Obvil, avec des allégories renvoyant vers chaque projet, des visualisations synthétisant l’univers intellectuel d’un auteur, ses emprunts à un autre auteur, les termes récurrents dans ses textes… Le tout en s’interrogeant sur les effets de tels outils, qui, là encore, ne sont pas neutres.

Autant d’exemples qui en témoignent : la chaire Humanum est bien ce lieu fécond de pensée du numérique qu’ont voulu ses fondateurs et ne peut que conforter l’excellence d’Obvil et la position de Sorbonne Universités dans les humanités numériques.