Photo de Patricio de la Cuadra
Patricio de la Cuadra lors d’une expérimentation destinée à comprendre comment un flûtiste contrôle son instrument. Crédit : Bob McKenna.

Expertises : Les promesses de l’interdisciplinarité

Dans le duo de tête de GeAcMus, Patricio de la Cuadra représente l’acoustique et les instruments à vent. Pour lui, l’interdisciplinarité de la chaire est une opportunité exceptionnelle d’ouvrir de nouvelles portes et de progresser dans la connaissance du couple instrument / instrumentiste.
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Patricio de la Cuadra

Chilien, Patricio de la Cuadra est flûtiste, ingénieur et professeur d’acoustique à la Pontificia Universidad Católica de Chile, où il a fondé un Centre de recherche en technologies audio. En rejoignant la chaire GeAcMus, dont il est co-titulaire senior avec Fabrice Marandola (voir l’article "Comment fonctionnent les virtuoses ?" ), Patricio de la Cuadra était toutefois loin d’arriver en terre inconnue. « J’ai fait ma thèse en acoustique musicale à Stanford, mais en effectuant l’essentiel de mes recherches à Paris, à l’Ircam, sous la direction d’un chercheur aujourd’hui très impliqué dans GeAcMus : Benoît Fabre, de l’équipe Lutheries - Acoustique - Musique (LAM). À l’époque, j’avais même travaillé avec Fabrice Marandola, et déjà sur une question de geste instrumental : les acousticiens de l’Ircam avaient été sollicités par une équipe d’ethnomusicologues dont il faisait partie pour analyser comment les femmes flûtistes ouldémé du Cameroun, qui jouent avec deux flûtes, contrôlent le son de leurs instruments avec leur souffle. » 

Un intérêt de longue date pour le geste instrumental

C’était il y a quinze ans et, depuis, Patricio de la Cuadra n’avait jamais revu Fabrice Marandola. En revanche, de retour dans son pays, il a continué à collaborer régulièrement avec l’équipe LAM, notamment sur le geste instrumental : « C’est un sujet passionnant. Les acousticiens ont d’abord cherché à modéliser le fonctionnement des instruments : comment, techniquement, produisent-ils le son ? Reste que sans instrumentiste, l’instrument ne produit aucun son… Et la plupart du temps, c’est le musicien qui est le paramètre le plus important, d’où l’intérêt de comprendre la mécanique de l’interaction entre l’instrumentiste et l’instrument. »

Autant dire que lorsque Sorbonne Universités lui a proposé de co-piloter GeAcMus, le chercheur chilien n’a guère hésité : « C’était une opportunité exceptionnelle. Non seulement la France est le pays détenant la plus forte expertise en acoustique musicale au monde et compte des flûtistes parmi les meilleurs, mais la chaire est interdisciplinaire. Il ne s’agit pas de lancer des projets comme nous savons déjà en faire, mais d’ouvrir de nouvelles portes grâce au dialogue entre les acousticiens et d’autres disciplines – notamment l’ethnomusicologie et la musicologie, dont les connaissances nous sont indispensables pour poser les bonnes questions. » Début 2016, Patricio de la Cuadra et son équipe ont ainsi lancé trois projets collaboratifs dédiés aux instruments à vent.

Comment le joueur de cornemuse contrôle-t-il son instrument ?

Le premier projet porte sur la cornemuse. A la différence du flûtiste, le joueur de cornemuse ne contrôle pas directement le son de cet instrument au moyen de son système respiratoire, mais en régulant la pression de l’air contenu dans le sac de la cornemuse avec son bras. Une mécanique qui, jusqu’à présent, n’a guère fait l’objet de travaux scientifiques. L’objectif est donc d’étudier comment l’instrumentiste utilise l’action de son bras pour exprimer une intention musicale. Ce projet conjugue l’expertise d’une ethnomusicologue et musicienne spécialiste de la cornemuse avec celle des acousticiens de GeAcMus et des biomécaniciens de l’UTC pour l’analyse des paramètres physiques : pression de l’air dans le sac, débit de l’air expiré par le musicien, effort de son bras, son produit par l’instrument…

Reproduire et optimiser une flûte occidentale de la fin du XIXe siècle

Les deux autres projets visent à concevoir deux types de flûtes différentes en associant l’ensemble des acteurs concernés. Objectif : mieux comprendre les interactions entre chaque maillon de la chaîne (facture de l’instrument, jeu de l’instrumentiste, propriétés musicales recherchées…) et parvenir plus sûrement et plus facilement au résultat visé.

L’un de ces projets est né à la demande d’un facteur d’instruments sollicité par des flûtistes pour reproduire une flûte de la fin du XIXe siècle dont les derniers exemplaires arrivent en fin de vie. Cette flûte avait un timbre spécifique qu’il s’agit de préserver, tout en améliorant l’acoustique et l’ergonomie de l’instrument. Pour cela, la chaire va réunir :

  • des musicologues, qui restitueront le contexte musical de l’époque (quel timbre recherchait-on, comment jouait-on, etc. ?) ;
  • des acousticiens, qui développeront un modèle physique de la flûte tenant compte du geste des instrumentistes et des qualités musicales attendues, puis le numériseront pour simuler et tester virtuellement l’instrument ;
  • le facteur de flûte, qui apportera son expertise de la facture instrumentale et développera le prototype réel une fois l’instrument virtuel au point ;
  • et, enfin, des flûtistes pour leur maîtrise du jeu instrumental et pour les tests de l’instrument.

Elargir les possibilités musicales d’une flûte à encoche

L’autre projet porte sur la conception d’une flûte à encoche attractive pour les compositeurs d’aujourd’hui. « Les flûtes à encoche (telle la quena d’Amérique latine) sont limitées pour ce type de musique, explique Patricio de la Cuadra. Notre objectif est d’élargir leurs possibilités musicales en proposant des formes innovantes de perce (le tuyau interne de la flûte) et de matériau. Mais, là encore, il s’agit de préserver l’identité du son d’une flûte à encoche. » De la même manière, ce projet va donc mobiliser des musicologues, des musiciens, des acousticiens et des spécialistes des matériaux des instruments.

Pour Patricio de la Cuadra, ces trois « petits projets » ne constituent toutefois qu’une entrée en matière : « C’est un moyen de tisser des liens entre des disciplines qui, jusqu’à présent, dialoguaient assez peu. Mais mon véritable challenge est de faire émerger un réseau interdisciplinaire et des questions transverses qui, à terme, permettront de lancer des projets collaboratifs beaucoup plus ambitieuxEt c’est tout l’intérêt de cette chaire. »