Photo de Fabrice Marandola
Fabrice Marandola, Cotitulaire de la chaire senior GeAcMus aux côtés de Patricio de la Cuadra. Crédit photo : Martin Girard

Expertises : Comment fonctionnent les virtuoses ?

Dans le binôme qui pilote la chaire GeAcMus, Fabrice Marandola représente à la fois les instruments à percussion et les sciences humaines. Il travaille depuis plusieurs années sur le geste instrumental, cherchant en particulier à décrypter ce qui caractérise les musiciens experts.

Cotitulaire de la chaire senior GeAcMus aux côtés de Patricio de la Cuadra (voir aussi l'article « Les promesses de l’interdisciplinarité »), Fabrice Marandola est percussionniste diplômé du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, mais aussi docteur en ethnomusicologie : sa thèse, soutenue en 2003 à l’Université Paris-Sorbonne, portait sur les polyphonies vocales des Pygmées Bedzan du Cameroun. Depuis 2005, il est professeur de percussion et de musique contemporaine à l’Université McGill de Montréal. Durant cinq ans, il a également été directeur adjoint du Centre interdisciplinaire de recherche en musique, médias et technologie (CRMMT), un institut canadien équivalent de l’Ircam, où il était chargé de la recherche artistique. 

Des captations de mouvements en laboratoire et in situ

À Montréal, il travaillait déjà sur la thématique au cœur du programme GeAcMus : « Dans ma pratique de professeur et de musicien, je m’interroge nécessairement sur le geste instrumental, avec une question de fond : comment fonctionnent les musiciens experts ? En quoi et pourquoi le geste du virtuose se différencie-t-il de celui d’un percussionniste ne parvenant pas à ce niveau de jeu ? »

La chaire, dont il coordonne en particulier les travaux sur les percussions, le luth et la harpe, lui a offert l’opportunité d’aller beaucoup plus loin dans ces investigations, en étendant les recherches à d’autres instruments, ainsi qu’aux musiques de tradition orale, et en bénéficiant de l’expertise des biomécaniciens de l’Université de Technologie de Compiègne, qui développent pour GeAcMus des protocoles de captation des mouvements adaptés aux musiciens.

« L’UTC est équipée d’un système de caméras à infrarouge qui permet de reconstituer les mouvements d’un individu en 3D et de mesurer leur vitesse, leur amplitude, leur force, etc. Nous réalisons donc des captations en laboratoire, notamment avec des musiciens du Pôle supérieur d’enseignement artistique Paris Boulogne-Billancourt. Mais l’objectif est également d’effectuer des mesures en situation de concert, et sur le terrain pour les musiques traditionnelles, avec un matériel plus léger. »

Deux groupes de percussionnistes camerounais à l’étude

Bienvenue Zebe
Celestin Ovanga
MEXG Bedzan Pyegmées

Mesures effectuées par Fabrice Marandola, auprès de percussionnistes du Cameroun.

Fin 2015, pour la première fois depuis plus de dix ans et pour son plus grand plaisir, Fabrice Marandola a ainsi renoué avec le terrain : quatre semaines au Cameroun pour étudier le geste instrumental de deux groupes de xylophonistes et joueurs de tambour sur pied, comportant à la fois des musiciens experts et des apprentis. L’un était composé de Pygmées Bedzan et de Tikar, deux populations vivant côte à côte et utilisant le même type de xylophones sur tronc de bananier ; l’autre d’instrumentistes d’une autre ethnie : les Eton, dont les xylophones s’apparentent davantage à ceux utilisés en Occident.

Dans chacun, il a filmé les instrumentistes avec trois petites caméras placées dans des plans complémentaires, ce qui devrait permettre aux biomécaniciens de reconstituer leurs gestes quasiment comme s’il s’agissait de 3D et d’en extraire des mesures précises sur leur position de jeu, leur manière de tenir les baguettes, les différences entre leur main droite et leur main gauche…

Mais, de plus, les musiciens étaient équipés de lunettes comportant un « eye tracker » : un système enregistrant les mouvements de leurs yeux durant le jeu. « En croisant les données de l’ “ eye tracker ” et celles des trois caméras, nous devrions comprendre comment l’instrumentiste anticipe avec son regard le geste qu’il doit faire, ce qui est fondamental en percussion puisqu’il s’agit de viser de petites cibles avec des baguettes », explique le titulaire de la chaire.

Des travaux pionniers

Des mesures équivalentes seront également réalisées sur deux groupes de percussionnistes occidentaux. Objectif : comparer la gestuelle des musiciens experts et des apprentis au sein de chaque groupe, mais aussi les différents groupes entre eux. « Jusqu’à présent, en percussion, il n’y a jamais eu d’étude quantitative et qualitative vraiment sérieuse du geste instrumental, et aucune sur le terrain, souligne Fabrice Marandola. Nous sommes donc vraiment pionniers. Ces travaux devraient enfin nous permettre d’identifier précisément ce qui, dans la gestuelle, différencie le percussionniste virtuose du non-expert. Mon hypothèse étant qu’il existe beaucoup de similitudes entre experts de cultures différentes. »

L’approche est tout aussi novatrice pour les instruments à cordes pincées. Des études conduites sur des harpistes occidentaux par un des partenaires de la chaire, l’équipe Lutheries - Acoustique - Musique, ont par exemple montré que chaque instrumentiste a une manière spécifique de positionner ses doigts sur les cordes pour préparer leur pincement, spécificité qui détermine sa signature musicale. Les biomécaniciens de l’UTC cherchent donc à mettre au point un système de capteurs que les ethnomusicologues de GeAcMus travaillant sur la harpe au Gabon et sur le luth en Iran et Asie centrale pourront emporter sur le terrain pour la captation des mouvements des doigts des instrumentistes. 

Quelles retombées ?

À terme, ces différents travaux pourraient notamment nourrir la pédagogie instrumentale. « Si, par exemple, nous identifions des modèles récurrents dans la coordination œil/main des percussionnistes experts, c’est un point qu’il faudra creuser dans l’apprentissage de l’instrument », souligne Fabrice Marandola. Mais, pour les biomécaniciens de l’UTC qui, d’ordinaire, travaillent plutôt sur les troubles musculosquelettiques, mieux connaître les mouvements des instrumentistes permettra peut-être aussi de mieux prévenir les pathologies que l’extrême répétition de gestes hyperspécialisés peut provoquer chez les musiciens, comme chez les sportifs.